Articles récents Gertrude Colmore : « Suffragette Sally »

Notre époque a la mémoire courte, elle vit dans la fugacité de l’instant et confie trop facilement son travail de mémoire à Google ou wikipédia ! Comme s’il était possible, pour construire le monde de demain,de faire l’économie non seulement de solides connaissances historiques mais également de leur mise en perspective dans l’espace géopolitique de notre époque. C’est d’autant plus important pour les femmes dont l’histoire n’a le plus souvent pas été écrite, ou alors par des hommes, en appendice de la « Grande Histoire », la leur, celle des pouvoirs et des batailles et intrigues qui conduisaient à leur conquête. Les éditions iXe ont eu la bonne idée d’éditer enfin en français Suffragette Sally, un roman publié en Angleterre en 1911 par Gertrude Colmore. 

Très populaire à l’époque, ce roman raconte de manière documentée les campagnes menées par les femmes au début du XXe siècle pour obtenir le droit de vote. Les suffragistes se démenaient depuis plus de cinquante ans dans le respect de la loi britannique afin de convaincre les membres du parlement de leur octroyer ce droit.  De pétitions en débats, elles avaient acquis de plus en plus de gens à leur cause, leurs manifestations étaient de plus en plus importantes, mais la loi ne venait pas, indéfiniment repoussée par un agenda politique « plus urgent »…  Les femmes étaient encore vues comme inférieures aux hommes et incapables de penser par elles-mêmes, il était donc impensable pour la plupart des hommes (et une partie des femmes) qu’elles puissent se mêler de politique !

Alors les suffragettes, militantes de la Women’s Social and Political Union, une organisation créée en 1903,  durciront leur résistance et feront entendre leurs voix haut et fort afin d’arracher ce droit qui leur était dénié. À cette époque on attendait encore des femmes une soumission à la parole et à la volonté des hommes et surtout au code de la bienséance qui leur imposait la modestie dans l’espace public. Pourtant elles commençaient à s’émanciper, à étudier et travailler hors de leur foyer. Parfois cheffes d’entreprise ou gestionnaires de domaine surtout après un veuvage, elles géraient leurs affaires et payaient des impôts sans avoir leur mot à dire sur leurs utilisations.

Nous qui sommes sans passé, les femmes,

Nous qui n’avons pas d’histoire, 

Depuis la nuit des temps, les femmes,

Nous sommes le continent noir.

Suffragette Sally est certes un roman, mais tous les événements racontés par Sally ont eu lieu. L’autrice Gertrude Renton, mariée à Harold Baillie-Weaver, un humaniste qui soutiendra les causes embrassées par sa femme , prendra le pseudonyme de Gertrude Colmore pour publier ses écrits. Féministe et activiste de la cause animale, elle nous raconte l’Histoire et nous donne une leçon de stratégie politique à méditer pour les temps présents. Les hommes politiques et les parlementaires de 1911 ont nombre de points communs avec ceux d’aujourd’hui et nous aurions tort de ranger les douloureuses mésaventures des suffragettes sur les étagères poussiéreuses d’un lointain passé. Parce qu’elles demanderont inlassablement à être reçues par le premier ministre et se rendront semaine après semaine devant ses bureaux, les suffragettes seront arrêtées, souvent brutalement, par la police. Elles seront jetées en prison et soumises aux conditions de détention des femmes de droit commun, particulièrement dures à l’époque car réservées généralement aux femmes du peuple. Mais parmi les suffragistes et les suffragettes, il y avait des bourgeoises et des « ladies », plus habituées aux ors des salons et soins de leurs domestiques qu’aux culs de basse fosse dans lesquels elles seront isolées.

Seules dans notre malheur, les femmes,

L’une de l’autre ignorée,

Ils nous ont divisées, les femmes,

Et de nos sœurs séparées (1)

Pour obtenir le statut de détenues politiques, elles feront la grève de la faim ! Qu’à cela ne tienne, ces sans droits qu’étaient encore les femmes à l’époque seront gavées de force, pour leur bien !  Leurs souffrances seront moquées ou passées sous silence et il leur faudra encore quelques années avant d’obtenir gain de cause.

Ce roman à l’écriture claire et fluide se lit d’une traite tant l’introspection et les aventures des trois protagonistes qui se croisent nous tiennent en haleine. Sally est au départ une petite bonne qui résiste tant bien que mal aux assauts de son patron mais dans la poitrine de laquelle l’oiseau de la liberté cherche à prendre son envol. « Le bras de Monsieur lui enserra la taille et les poils raides et piquants de la moustache de Monsieur lui éraflèrent la joue. Elle ne voulait pas de ce bras autour d’elle et elle détestait cette moustache-là tout particulièrement, pourtant elle accepta l’étreinte presque sans résistance. Cela faisait en quelque sorte partie de son travail ; la plupart des hommes étaient ainsi ; en tous cas, d’après son expérience, la plupart des patrons ; et quand elle avait été engagée comme bonne à tout faire au 9,  Brunton Street, il avait été clair que dès que Mrs. Bilkes aurait le dos tourné, Mr, Bilkes l’embrasserait. (…) Mieux valait se taire ; et elle faisait, comme elle disait, « sacrément attention » à ce que les avances importunes n’aillent pas plus loin que ces étreintes furtives. »
Ces quelques lignes résonnent avec le quotidien de nombreuses femmes d’aujourd’hui qui doivent résister à un patron, un collègue ou un supérieur hiérarchique. Le harcèlement sexuel des femmes est un «privilège» auquel beaucoup d’hommes ont encore du mal à renoncer.

Sally se dévouera bientôt corps et âme à la cause sous la bannière des suffragettes et son point de vue de femme du peuple entrera en résonance avec celui d’Edith, une jeune bourgeoise campagnarde qui professe une haine tenace pour «la violence» des suffragettes, avant de comprendre petit à petit combien la presse en faisait des récits partiels et partiaux. «Des femmes, nombreuses, souffraient encore des violences de cette journée ; certaines, soignées chez elles, d’autres purgeant toujours leur peine derrière les barreaux. Mais cela n’existait pas pour l’esprit public, il n’en avait pas connaissance.» Sa compréhension de l’extension des formes de la lutte pour un droit qui lui tient à cœur s’accompagnera d’une profonde désillusion sur son milieu «bien comme il faut» et sur certains hommes de son entourage qui feront preuve de duplicité pour ne pas tenir leur promesse d’accorder le droit de vote aux femmes. «Le nom de Cyril Race se trouvait dans la dernière liste, avec ceux des opposants au projet les plus virulents, avec celui de ce ministre qu’il avait vu si souvent ces derniers temps et qui avait laissé entendre qu’il soutenait le texte. Tous deux avaient finalement décidé de rester dans le même bateau que le gouvernement et, comme on dit, de retourner leur veste.»

Une troisième voix s’ajoute aux deux premières, celle de Geraldine, Lady Henry Hill, dont le mari aristocrate siège à la chambre des Lords. Éminence grise des suffragettes, elle voudra bientôt partager avec elles tous les coups portés à leur combat, allant jusqu’à se faire passer pour une femme du peuple afin d’expérimenter les conditions de détention et de gavage infligées à ses compagnes de lutte et de pouvoir en témoigner haut et fort. En faisant cela elle mesurera combien elle mettait en jeu le soutien de son mari, mais elle avait conscience que sa parole avait infiniment plus de valeur pour la presse et le pouvoir en place que celle d’une femme du peuple qu’ils ne se donneraient pas la peine d’écouter, et encore moins de croire.

«Cependant il y avait encore pire que le gavage, pire que l’angoisse qui le précédait : les visages durs et le comportement brutal de ceux qui administraient le traitement. Il lui semblait y avoir une sorte de poison moral dans cette pratique; c’était un péché contre l’humanité, une infamie. Très vite, elle prit l’habitude de fermer les yeux dès qu’ils entraient dans sa cellule (…) Elle espérait ainsi éviter le ressentiment, empêcher l’aversion, mais en vain, malgré ses efforts, elle en arriva à haïr ces hommes et ces femmes, et à haïr encore plus les autorités qui étaient derrière eux, à haïr tous ceux qui, aveuglés par les préjugés, se détournent du malheur du monde en fermant les yeux et en se bouchant les oreilles.»

Ces trois voix démultiplient les points de vue sur la lutte des Britanniques pour le droit d’être des sujets politiques et de faire entendre leur voix dans les urnes et dans les débats publics. Nous mesurons l’étanchéité qui était organisée entre les classes sociales et qui tenait à la soumission des classes populaires au pouvoir et au prestige des classes aisées et possédantes, mais également à un certain mépris de ces dernières pour les premières. Les digues cèdent lorsque les femmes comprennent que ces divisions instaurées artificiellement entre elles sont un solide pilier de la domination masculine…

Reconnaissons-nous, les femmes,

Parlons-nous, regardons-nous,

Ensemble, on nous opprime, les femmes,

Ensemble, Révoltons-nous ! (1)

Ce très beau roman nous rappelle que parce qu’elles se sont unies au-delà des classes sociales qui semblaient établir entre elles des murs infranchissables, les Britanniques ont obtenu le droit de vote en 1918, mais il leur fallait avoir 30 ans contre 21 pour les hommes. Elles attendront encore 10 ans pour avoir le droit de voter à 21 ans. Elles ont conquis ce droit au prix de leurs souffrances, de leurs larmes, de leur santé et parfois de leur vie. Rappelons-nous chaque jour avec Simone de Beauvoir que «rien n’est jamais définitivement acquis. Il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Votre vie durant, vous devrez rester vigilantes.»

 

Marie-Hélène Le Ny 50-50 Magazine

 

1 Hymne des femmes