Articles récents Sara García Gross Prix Simone de Beauvoir pour la liberté des femmes 2019

Sara García Gross, membre du groupement citoyen pour la dépénalisation de l’avortement, les droits sexuels et reproductifs au Salvador a reçu, le 9 janvier dernier, le Prix Simone de Beauvoir pour la liberté des femmes 2019. En présence notamment de Sylvie Le Bon de Beauvoir, elle a prononcé un très beau et émouvant discours, imprégné d’une forte sororité.

Toute ma gratitude de sœur aux camarades qui ont rendu cette reconnaissance possible, à toutes celles qui font partie de notre histoire féministe, de notre généalogie. Aux femmes qui ont fait exister l’action féministe. Au Salvador, à commencer par Prudencia Ayala qui a osé s’élever contre le système patriarcal avec la seule force de sa canne. Et toutes les femmes qui ont lutté contre la colonisation et ont constitué la résistance indigène dans notre pays. Elles ont pris le maquis pour être des guerilleras, nourries par le rêve d’un monde meilleur. Tula, Mélida, Febe, parmi bien d’autres dont l’histoire officielle n’a pas retenu les noms. Ces guerilleras ont dû lutter au lendemain de la guerre pour que leur rôle ne soit pas passé sous silence dans les accords de paix signés en 1992, pierre angulaire d’une société plus juste. Morena Herrera, América Romualdo, Mercedes Cañas, Silvia Matus, elles ont été plusieurs à créer des organisations féministes pour lutter contre un système qui attentait à nos vies. Ma gratitude enfin aux amies et camarades qui luttent à nos côtés, mues par la joie et l’espoir de venir à bout des injustices patriarcales.

Mon entrée en féminisme a eu lieu il y a dix ans. Je me souviens de ma participation à l’Ecole du Débat Féministe à Las Dignas, où j’ai enfin pu mettre des mots sur les oppressions auxquelles avaient été soumises mon corps et mon histoire. Dans cette école, on abordait des sujets tels que la division sexuelle du travail, les droits sexuels et reproductifs, la participation des femmes en politique.

C’est à cette époque que j’ai eu connaissance de l’affaire de Karina, accusée d’avortement et condamnée à 30 ans de prison pour homicide aggravé. La prison pour avoir avorté, la prison pour être femme, la prison pour être pauvre.

J’ai été horrifiée par son histoire. Comment des vies réelles, avec des trajectoires, des projets, des rêves, pouvaient être déviées, annulées pour n’être plus que des vies en puissance ? Cela m’a fait remettre en question le rôle si ancré de la maternité dans la société salvadorienne et latino-américaine. Un rôle idéalisé qui occultait des réalités telles que la maternité forcée.

L’injustice subie par Karina a éclaté au grand jour et a constitué un tournant dans ma vie. Des femmes, membres du collectif féministe pour le développement local, ont entrepris un combat pour la libération de Karina. Elles ont frappé à toutes les portes. Certaines organisations se sont contentées de leur dire qu’il n’y avait rien à faire, que l’affaire était classée. Mais elles n’ont pas baissé les bras et ont réussi à s’entourer d’expertes et d’experts, d’avocates et d’avocats, pour lancer le mouvement Solidaires avec Karina. Leur force, leur persévérance, leur solidarité a permis la libération de Karina en 2009, grâce à une révision de son jugement.

Désormais, la réalité de l’avortement et les conséquences de sa pénalisation ne pouvaient plus être ignorées. L’avortement a été pénalisé au Salvador en 1997. Puis en 1999, des groupes conservateurs ont obtenu une réforme de la constitution de sorte que la protection de la vie humaine s’applique dès l’instant de la conception. Ces réformes législatives et constitutionnelles ont entraîné des conséquences très graves telles que la persécution active de femmes qui s’adressaient aux services de santé publique pour des avortements ou des urgences obstétriques, mais aussi une forte tendance à la censure et à l’autocensure dans la société, puisque la pénalisation de l’avortement faisait encourir des peines de prison à quiconque encourageait ou facilitait l’accès à l’interruption de grossesse.

La lutte pour la libération de Karina a rompu le silence. Karina a déclaré : “je ne suis pas la seule. Il y a d’autres femmes en prison qui ont vécu la même chose que moi.” Dans ce contexte, une rencontre binationale a eu lieu avec le Nicaragua, où l’avortement fait également l’objet d’une criminalisation absolue. J’ai eu l’opportunité de participer à cette rencontre et c’est là que nous avons décidé de créer le Rassemblement citoyen pour la dépénalisation de l’avortement, un espace ouvert pour pouvoir lutter pour la liberté, pouvoir dire ce que la société salvadorienne taisait, pouvoir rompre la surdité sélective du système dominant face à l’avortement, pouvoir parler autrement de l’être femme, pouvoir dénoncer les injustices et les violences structurelles impliquées par la criminalisation absolue de l’avortement au Salvador.

Nous avons entrepris trois lignes stratégiques au sein du Rassemblement.

Tout d’abord, la lutte pour la liberté des femmes, la défense juridique et sociale de femmes, telles que Karina, qui ont été inculpées abusivement. Depuis 2009, nous avons obtenu la libération de 30 femmes, grâce à la solidarité et au féminisme international, grâce à une protestation sociale créative et persistante.

La deuxième ligne stratégique concerne le changement de l’imaginaire social quant à l’avortement, l’élaboration de nouveaux récits qui permettent de dépasser la stigmatisation.

La troisième démarche stratégique vise la modification des lois, à travers des propositions de réformes législatives et des recours en inconstitutionnalité.

Mener ce combat dans un pays si violent n’est pas chose facile. La violence et la pauvreté sont structurelles dans ce pays et le taux de féminicides est plus qu’alarmant : pas moins de 353 femmes ont été assassinées en 2018 simplement parce qu’elles étaient femmes. 13 femmes par jour subissent des violences sexuelles, plus de 600 crimes de haine sont commis contre des personnes LGBTI. Dans cette réalité de douleur, d’impunité et d’injustice, lutter pour que nous les femmes puissions disposer de nos corps et de nos vies relève d’un acte révolutionnaire.

La défense des droits constitue un risque permanent. Nous subissons des attaques, des menaces, des tentatives de criminalisation et de stigmatisation de la part de groupes conservateurs appuyés par des entreprises privées, l’extrême droite et l’Opus Dei. Ils nous accusent de faire l’apologie du délit, de former des groupements illégaux, simplement parce que l’idée de la liberté des femmes leur est intolérable. Ces groupes s’érigent en défenseurs de la vie. Or ce qu’ils prônent en réalité est le recours dans notre pays aux avortements clandestins, c’est la mort ou l’emprisonnement de femmes en détresse, souvent des survivantes de violences sexuelles. Nous contestons et nous dénonçons leur dualité morale. L’extrême droite salvadorienne a en effet proposé une réforme du Code pénal pour prolonger la peine de prison pour avortement à 50 ans, autrement dit à la prison à vie pour les femmes : un message de haine adressé à 54% de la population salvadorienne.

En dépit de tous ces obstacles, nous continuons de lutter pour la justice et la liberté des femmes. 2018 a été une année particulièrement encourageante. Le combat social, collectif, judiciaire a mené à la libération de 7 femmes : Teodora, Mayra, Mariana, Katherine, Tatiana, Elsi et Imelda. J’admire chacune de ces camarades qui a résisté et combattu depuis les centres de torture et de détention.

Le féminisme a été le levier qui a permis de dénoncer la violence d’état contre les femmes. Il a permis que des femmes telle que Teodora, condamnée à 30 ans de prison, Imelda, victime de viols systématiques de la part de son beau-père, Teresa condamnée à 40 ans de prison, soient aujourd’hui relâchées grâce à un combat incessant.

Mais aussi grâce à la solidarité qui nous a été témoignée depuis l’Amérique centrale, l’Amérique du sud, des pays européens, où des groupes se sont manifestés, se sont rendus dans les ambassades du Salvador, ont envoyé des lettres, des messages sur les réseaux sociaux pour se joindre à ce cri collectif. Le mouvement féministe international a été fondamental dans l’avancée de nos combats. Ces combats ne sont pas finis, car certes, nous nous réjouissons des libérations, mais il reste encore 25 femmes incarcérées injustement, exécutant une peine qui n’est pas la leur. La loi en matière d’avortement reste très restrictive et misogyne, le système continue de nous opprimer.

Cette reconnaissance revêt donc une valeur de dénonciation du système patriarcal, misogyne, raciste et hétérocentrique qui emprisonne injustement, exerce la torture, des traitements cruels, inhumains, dégradants, qui induit des grossesses forcées, qui détruit nos vies.

Aujourd’hui, en Amérique Latine et aux Caraïbes, une véritable croisade est menée contre les féministes, contre nous qui luttons pour la vie et la liberté et faisons l’objet d’une nouvelle chasse aux sorcières. Nous le voyons au Brésil avec Bolsonaro, où les régressions racistes, misogynes et homolesbotransphobes engendrent des violations des droits humains. Nous le voyons au Nicaragua, où les féministes luttant contre la dictature furent les premières à dénoncer les abus de pouvoir de Ortega et Murillo, les politiques néolibérales et la violation des droits humains. J’admire les féministes nicaraguayennes qui, dans un pays où l’avortement est pénalisé, car la vie des femmes n’importe pas, persistent et résistent. Nous voyons l’horreur de nos yeux, lorsque les gouvernements d’Amérique Centrale expulsent, principalement du Salvador, de Honduras, du Guatemala et du Nicaragua, des milliers de personnes à qui la violence et la pauvreté structurelles ôtent la possibilité de choisir, l’opportunité de construire un projet de vie. Les caravanes de migrant.es se lancent vers l’Amérique du Nord et se heurtent au racisme et à la xénophobie institutionnelle et sociale. Le moment est venu de dénoncer, de lutter. Pour paraphraser la poétesse salvadorienne Amada Libertad, je dirais que le moment est venu de laisser éclater l’indignation qui bat dans notre conscience.

Ainsi que l’a pointé Simone de Beauvoir dans le manifeste des 343, l’avortement libre et gratuit n’est pas notre seul cheval de bataille. Cette demande n’est qu’une exigence élémentaire. Si elle n’est pas prise en compte, le combat politique ne peut être entrepris. La réappropriation de notre corps constitue pour nous, les femmes, une nécessité vitale. A l’échelle de l’histoire, notre situation est quelque peu singulière : dans une société moderne telle que la nôtre, nous sommes des êtres humains privés du droit de disposer de leurs corps. Seuls les esclaves ont connu par le passé un sort comparable.

En lisant le manifeste des 343, je me dis que sur le plan du droit à un avortement légal, le Salvador semble en être resté à la France des années 70. Nous sommes en 2019, et pourtant, nous continuons de subir des lois qui menacent nos projets de vie. Au Salvador, nous avons besoin de femmes en politique, qui, à l’instar de Simone Weil, fassent valoir avec courage l’exigence citoyenne des femmes de disposer de leur corps, de leur santé, de leur vie.

Ainsi, en ce jour de commémoration de la naissance de Simone de Beauvoir, je reçois cette distinction comme un symbole d’espérance et de solidarité féminine envers la lutte pour la vie et la liberté des femmes au Salvador. Aussi, je lance un appel pour qu’en France et dans les quatre coins du monde, nous nous unissions dans la lutte contre la criminalisation de l’avortement et que toutes et tous ensemble, nous demandions la justice et la liberté immédiate pour les 17 femmes incarcérées en raison de la pénalisation absolue de l’avortement.

Nous nous trouvons à un moment historique pour les féministes du monde. La marée verte de nos camarades argentines et leur lutte pour un avortement légal, sans risque et gratuit ont placé le combat féministe au premier plan. La joie et l’espoir portés par ces millions de personnes défilant dans la rue nous ont donné de la force. La marée s’est transformée en tsunami et a bouleversé les imaginaires, dépénalisé les consciences. Nous savons que ce cri collectif n’aura de cesse de s’amplifier, nous savons que le machisme échouera et que l’avortement sera légal au Salvador, en Argentine et dans toute l’Amérique latine.

 

Sara García Gross Prix Simone de Beauvoir pour la liberté des femmes 2019

Traduction Massoumeh Lahidji

 

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