Articles récents Chronique de Mme Proffe

Madame Proffe est enseignante de lettres dans un lycée de la banlieue parisienne. A travers la chronique de la vie d’un lycée, elle décrit le sexisme du quotidien mais aussi les tentatives de mise en place d’une éducation émancipatrice et féministe.

Contrôle de connaissances, évaluation de compétences… D’ordinaire, c’est moi qui juge, note, conseille. Mais dernièrement, c’était à mon tour d’être évaluée. La date fatidique de mon inspection étant tombée, il me fallait rendre compte de mon travail.

La féministe que je suis avait donc préparé une étude de textes portant sur l’éducation des femmes. De Bourdieu à Françoise de Graffigny en passant par l’incontournable Simone de Beauvoir, j’étais armée pour discuter du rôle de l’éducation sur la place des femmes dans la société. Pendant une heure nous étudions donc des extraits avec mes élèves. Nous abordons le conditionnement que créent les éducations genrées, l’ingratitude et l’invisibilité des rôles réservés aux femmes. Nous constatons qu’elles sont souvent celles qui agissent dans l’ombre, tandis que les hommes ont les fonctions les plus décisives, les plus spectaculaires. Derrière ce constat, nous réfléchissons à l’importance de l’éducation, au fait que trop souvent est valorisée chez la femme la discrétion. L’effacement féminin, la réserve, la modestie serait donc un signe de bonne éducation. Chez Bourdieu comme chez Françoise de Graffigny, on choisit le détour par une autre culture pour réfléchir sur la nôtre. Le regard d’une Péruvienne sur la France, le détour par la société kabyle, c’est par le regard de l’autre et sur l’autre que l’on parvient à réfléchir sur soi.

Le cours se termine. L’heure du bilan et de la discussion avec mon inspectrice arrive. Nous conversons autour du sens des textes, des auteurs et autrices choisi.e.s. Puis la discussion devient plus personnelle. Nous évoquons mon parcours, mes études. « Pourquoi n’avez-vous pas fait de classe préparatoire » me demande mon inspectrice. Je lui explique l’appréhension que j’avais jeune à l’idée de faire une prépa, la crainte, pour moi, élève studieuse, de l’échec. Le sentiment de ne pas avoir le niveau pour faire de telles études. « Vous ne vous sentiez pas légitime » me répond-elle, en souriant. Soudain, je réalise ce qu’elle veut me signifier. Moi qui travaille sur l’éducation des femmes, sur le sentiment d’illégitimité qu’on encourage, même inconsciemment chez elles, je réalise que je suis le produit de ce formatage. Ce que je parviens à voir dans les textes, chez les autres, il m’aura fallu un regard extérieur pour le constater chez moi.

« Et votre mémoire, souhaitez-vous le terminer ? Vous devriez. » me suggère-t-elle. Il y a quelques minutes encore, je lui aurais répondu que je ne m’en sentais pas capable. Mais à présent, pourquoi pas…

 

Madame Proffe 

Dessin Pierre Colin-Thibert 50-50 magazine

 

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