Articles récents Être/devenir bisexuel.le : une identité queer et politique (2/2)

La bisexualité est difficile à définir, tout d’abord parce qu’on ne la prend pas au sérieux, mais aussi parce qu’elle brouille les binarités hétérosexuel.le/homosexuel.le et femme/homme. Elle remet en question le critère du genre dans les relations romantiques et sexuelles : les possibles amoureux ne se limitent pas à une catégorie de personnes prédéfinies selon leur genre. Or remettre en question le genre comme catégorie primordiale pour définir l’amour et la sexualité bouleverse beaucoup de préjugés et transforme notre société. Les possibles amoureux se reconfigurent selon d’autres critères. Il n’y a pas forcément plus de possibilités : une personne bisexuelle peut tomber amoureuse rarement, simplement, elle ne pourra pas prévoir le genre de son amant.e de demain. Mais qui n’a jamais été surpris.e en tombant amoureuse/amoureux ?

La bisexualité existe, la biphobie aussi

Dans son livre Bi: Notes for a bisexual revolution (1), Shiri Eisner explique: «L’occultation de la bisexualité est présente à tous les niveaux et dans toutes les sphères de nos vies (…). L’occultation bisexuelle signifie, entre autres choses, un manque de représentations, un manque de communautés, un manque de conscience, un manque de discours, et un manque de reconnaissance. Cela signifie que la plupart du temps, l’ensemble de notre culture fonctionne à partir de la présomption selon laquelle la bisexualité n’existe pas – et ne peut exister.»

Ne pas reconnaître la bisexualité comme orientation sexuelle légitime en elle-même, c’est-à-dire sans la médiation du regard hétérosexuel masculin (le stéréotype classique du plan à trois), ni la supposition selon laquelle il s’agirait d’une transition vers l’homosexualité, est le socle de la biphobie. L’occultation de la bisexualité rend la parole d’une personne bisexuelle inaudible, elle rend impossible l’articulation d’une existence qui est incohérente du point de vue hétérosexuel comme homosexuel. «C’est compliqué de le vivre avec l’autre. Être bisexuel.les ne nous rend pas nécessairement malheureuses/malheureux, mais c’est d’une violence inouïe quand quelqu’un vous dit : mais non, tu n’existes pas comme ça, mais non, ça n’existe pas», explique Valérie Baud, porte-parole de Bi’Cause. Ignorer ou dénier l’existence de la biphobie est un symptôme de biphobie. Nommer la bisexualité et la biphobie permet de reconnaître la première et de dénoncer la seconde: «dans le dernier rapport de SOS Homophobie, la transphobie et la biphobie ont explosé. Pourquoi ? Auparavant, on devait les subir sans se rendre compte que c’était de la biphobie, de la panphobie ou de la transphobie. On peut subir ces discriminations sans mettre les mots dessus, se dire que les autres ont raison. Les actes n’ont pas augmenté, mais la visibilité commence, la prise de conscience fait qu’on les dénonce», explique Valérie Baud.

Généralement, on remarque la biphobie aux stéréotypes liés à la bisexualité : les personnes bisexuelles seraient indécises, infidèles, séropositives, elles seraient toujours disponibles sexuellement et aimeraient toujours faire l’amour. Ces stéréotypes persistent sur fond d’occultation de la bisexualité, présupposant que les personnes bisexuelles sont en réalité hétérosexuelles ou homosexuelles. Mais la biphobie ne s’arrête pas aux stéréotypes.

La biphobie : cause de problèmes de santé mentale

L’occultation de la bisexualité a des effets tangibles et néfastes : selon le rapport sur la bisexualité réalisé par l’Open University du Royaume-Uni, les personnes bisexuelles souffrent plus fréquemment de problèmes de santé mentale (dépression, anxiété, automutilation et tendance suicidaire) que les personnes hétérosexuelles ou homosexuelles, du fait de l’expérience de la biphobie et de l’occultation de la bisexualité. Cette conclusion est étayée par deux études: «une étude canadienne majeure (2) a découvert que les hommes bisexuels témoignent 6,3 fois plus que les personnes hétérosexuelles d’une tendance suicidaire, et les femmes bisexuelles 5,9 fois plus (genres confondus, la tendance suicidaire chez les personnes bisexuelles est également plus élevée que celle des gay et des lesbiennes). Une étude australienne (3) a découvert que la proportion de problèmes de santé mentale était plus élevée parmi les personnes bisexuelles que celle parmi les personnes lesbiennes, gay ou hétérosexuelles.»

Biphobie et culture du viol

La biphobie est liée en particulier à la culture du viol de notre société. Le stéréotype du plan à trois attaché spécifiquement à la bisexualité telle qu’elle est perçue par nos regards hétérocentrés et masculinocentrés est lui-même à resituer au sein de la culture du viol qui est à la source du taux élevé de viols et autres formes de violences sexuelles subis par les femmes bisexuelles. Une étude datant de 2013 réalisée par l’équivalent américain du ministère de la Santé a découvert que presque la moitié des femmes cis (4) bisexuelles ont été violées au moins une fois dans leur vie et que 75% des femmes bisexuelles ont subi d’autres formes de violences sexuelles. Shiri Eisner, dans Bi: Notes for a bisexual revolution, explique: «les femmes bisexuelles subissent régulièrement le harcèlement sexuel et d’autres formes de violences sexuelles en raison de leur bisexualité. Ce type de harcèlement est connu sous le nom du syndrome ‘‘est-ce que je peux regarder?’’ : quand, en réalisant qu’une femme est bisexuelle, les hommes hétérosexuels demandent à la regarder faire l’amour avec une autre femme, ou à participer à un plan à trois. En outre, l’homme en question présuppose généralement sans plus de considérations que cette femme est aussi à sa disposition sexuelle, et se considère invité à avoir des relations sexuelles avec elle du seul fait de sa bisexualité.»

Comment politiser son identité bisexuelle ?

La biphobie est puissante parce que la bisexualité représente une véritable menace à l’ordre hétérosexiste patriarcal reposant sur l’hétérosexualité obligatoire, la binarité de la monosexualité (être hétérosexuel.le ou homosexuel.le), la binarité de genre et la culture du viol. Politiser son identité bisexuelle, c’est devenir activement cette menace, attaquer ces piliers de l’ordre hétérosexiste patriarcal.

Il ne s’agit donc pas de combattre seulement les stéréotypes liés à la bisexualité. Tout d’abord parce que ne pointer que les stéréotypes a pour conséquence de stigmatiser les personnes bisexuelles qui correspondent à ces stéréotypes, c’est-à-dire les personnes bisexuelles qui sont aussi polyamoureuses ou polysexuelles, celles qui ont de nombreuses relations sexuelles, celles qui aiment les relations sexuelles à plusieurs, celles qui sont bi-curieuses, celles qui sont indécises, celles qui montrent leur corps, celles qui sont séropositives… Ensuite, parce que ces stéréotypes sont des indices de la menace que fait peser la bisexualité sur l’ordre hétérosexiste patriarcal de notre société.

Après avoir réfuté ces stéréotypes, Shiri Eisner montre le potentiel subversif de la bisexualité qu’ils dévoilent. Elle précise: «D’un point de vue épistémologique, ces stéréotypes ne doivent pas être compris littéralement, mais plutôt être lus comme des métaphores du potentiel subversif de la bisexualité. Je veux dire que la bisexualité en tant qu’idée est quelque chose que la société trouve menaçante pour son ordre normal. En aucun cas je ne suggère qu’être bisexuel.le soit subversif ou radical en tant que tel. (…) Je suggère plutôt d’examiner la raison pour laquelle la société situe la bisexualité du côté de l’angoisse, de la menace et de la subversion. Et comment pouvons-nous utiliser cela même pour perturber l’ordre social et créer un changement social ?»

Sa perspective est productive, car, en renversant le point de vue sur les stéréotypes liés à la bisexualité, en se les réappropriant, elle renverse du même coup le point du vue sur les normes de notre société: et si être indécis.e, aimer faire l’amour avec de nombreuses personnes hors du cadre monogame, et ne pas être «né.e comme cela», ni hétérosexuel.e, ni homosexuel.le, ni même bisexuel.le, mais queer en devenir, permettaient de transformer la société ?

Shiri Eisner s’empare de l’indécision bien connue des personnes bisexuelles: «La confusion, l’indécision et le fait de passer par des phases indiquent un état d’instabilité, de fluidité et de transformation. La confusion pointe aussi bien vers l’instabilité que vers le doute, faisant de la bisexualité un lieu privilégié de questionnement, et montrant son potentiel radical de changement. La bisexualité peut être pensée comme un agent perturbateur de changement social, encourageant à douter de tout, en commençant par nos propres identités sexuelles, en passant par la structure du sexe, du genre et de la sexualité ; celle de l’hétéropatriarcat et du racisme ; et en finissant par des structures aussi oppressives que l’État, la loi, l’ordre, la guerre et le capitalisme.»

Cet exemple montre l’originalité de l’essai de Shiri Eisner, qui travaille les paradoxes de la bisexualité en proposant des outils pour une lutte féministe intersectionnelle, c’est-à-dire une lutte qui lie les différentes oppressions et pose les conditions de possibilité d’alliances entre chacune.

Travailler le concept de la bisexualité à partir de sa propre existence est un point de départ productif pour repenser les luttes féministes.

 

Alice Gaulier 50-50 Magazine

1 Shiri Eisner, Bi: Notes for a bi revolution, éd. Seal Press, 2013

2 San Francisco Human Rights Commission (2010). Bisexual invisibility: Impacts and recommendations. San Francisco: San Francisco Human Rights Commission LGBT Advisory Committee.

3 Jorm, A., Korten, A., Rodgers, B., Jacomb, P., & Christensen, H. (2002). Sexual orientation and mental health: Results from a community survey of young and middle-aged adults. British Journal of Psychiatry

4 Une personne cisgenre est une personne dont le genre attribué à la naissance coïncide avec son identité personnelle. Dans cette étude, les personnes transgenres bisexuelles n’ont pas été prises en compte. Leur prise en compte aurait augmenté le taux de violences sexuelles subies en raison de la prégnance de la transphobie.

Photo : Janelle Monáe, Par Seher Sikandar for rehes creative

Imprimer cet article