Articles récents \ Monde \ Amérique latine Marcela Zamora Chamorro : “quand vous essayez de vous battre pour l’avortement, c’est comme parler à un mur, c’est comme vous battre contre Dieu”

Le 8 mars dernier, le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Yves le Drian, annonçait l’organisation, chaque année, de l’invitation d’une délégation internationale sur le thème des droits des femmes. Cette initiative figure parmi les actions prévues par la nouvelle stratégie internationale de la France pour l’égalité entre les femmes et les hommes (2018-2022). En 2019, c’est l’Amérique latine et les Caraïbes qui sont concernées, autour de la thématique “santé et action sociale en faveur de l’égalité femmes-hommes.” L’initiative du ministère poursuit plusieurs objectifs : apporter aux personnalités invitées une connaissance réelle et actuelle de la France, faire connaître les différentes actions des invité.es, contribuer à la création de réseaux de solidarité militants Nord-Sud et Sud-Sud. Rencontre avec Marcela Zamora Chamorro, journaliste, historienne, réalisatrice salvadorienne. Ses films ont reçu de nombreux prix et elle a été sélectionnée par Forbes comme l’une des femmes les plus influentes d’Amérique Centrale en 2014 et 2015.  Témoignage sur l’avortement au Salvador.

Au Salvador, ce n’est pas comme en Argentine où les Argentin.es ont mené 30 ans de lutte pour obtenir une loi sur l’avortement. Nous, nous n’avons pas de loi et le Salvador est le seul pays où les femmes encourent jusqu’à trente ans de prison pour avoir avorté. Et pas seulement pour un «vrai avortement», mais aussi pour les cas de fausse couche. Par exemple à la campagne, il y a des femmes  qui vont perdre leur bébé en travaillant et qui sont soupçonnées d’avoir provoqué la perte du fœtus. Ces cas sont souvent classés comme des meurtres et ces femmes encourent donc jusqu’à 30 ans de prison. De nombreuses femmes salvadoriennes se retrouvent en prison tout simplement pour avoir fait une fausse couche.

Nous menons la lutte pour le droit à l’IVG depuis une dizaine d’années. Nous avons de grandes figures qui sont extrêmement actives et se prononcent vraiment en faveur de la dépénalisation de l’avortement, mais aussi de l’éducation sexuelle et affective. Dans cette campagne que nous menons, nous avons lutté très dur pour essayer d’obtenir la dépénalisation de l’avortement au moins dans quatre cas. Malheureusement, le vote à l’Assemblée a été tronqué à cause d’une personne, en l’occurrence une députée de gauche, et nous n’avons obtenu la dépénalisation de l’avortement que dans deux cas et seulement jusqu’à douze semaines de grossesse : si la mère a été violée ou si la santé de la mère est en péril. En dehors de ces deux cas, de nombreuses femmes se retrouvent aujourd’hui en prison. Ce sont toujours des femmes pauvres et le problème que nous avons c’est qu’au Salvador, la question de l’avortement est intimement liée à la question religieuse.

Quand vous essayez de vous battre contre l’avortement c’est comme parler à un mur, c’est comme vous battre contre Dieu.

Il faut savoir que c’est aussi une question économique parce qu’en face de nous nous avons des lobbies multimilliardaires qui financent «Si a la vida» («Oui à la vie»). Ils mettent énormément d’argent dans des campagnes publicitaires et la promotion de leurs idées, qui sont déjà bien ancrées, alors que nous, nous n’avons pas du tout de moyens.

La seule manière de lutter efficacement contre cette pénalisation, c’est l’éducation, mais l’éducation suppose de l’argent et nous n’en n’avons pas. Le peu d’aide que nous avons vient de la Commission Européenne mais même la Commission Européenne ne veut pas mettre son logo sur cette aide. Elle nous donne l’argent et nous dit «débrouillez-vous.» Personne ne veut soutenir officiellement une aide de ce type, ce qui fait que nous sommes un peu démunies. Y compris moi-même. Par exemple moi, j’ai une voix qui est entendue au Salvador et le mouvement féministe me demande de rester en marge, il me demande de ne pas dire que je suis féministe. Les féministes sont très diabolisées au Salvador et ne veulent pas que l’avortement soit considéré comme une cause féministe. Ainsi, il sera plus facile pour une organisation, une personnalité etc. de défendre la dépénalisation de l’avortement. La lutte reste donc très difficile à mener.

Pour vous donner un exemple : une jeune fille avait été violée pendant dix ans par son beau-père. Elle s’est retrouvée enceinte de lui à 17 ans et a fait une fausse couche à neuf mois de grossesse. Juste après la fausse couche, elle a pris le bébé dans ses bras pour l’amener à l’hôpital et demander de l’aide. Quand elle est arrivée à l’hôpital, alors que le bébé était vivant, on a mis cette jeune femme en prison et sa propre mère a témoigné contre elle. Son beau-père, un violeur, était dans la nature, et elle était en prison. Heureusement il y a peu, un nouveau jugement a conduit à la libération de la jeune femme et à l’incarcération de son beau-père. Celui-ci a été condamné à huit ans de prison, pour dix ans de viol d’une mineure.

La loi contre l’avortement est donc hypocrite et pénalisante. Toutes les femmes qui se retrouvent en prison pour avoir avorté sont des femmes pauvres, des femmes qui n’ont pas de moyens pour élever des enfants.

Moi j’ai été la première femme salvadorienne a témoigner, à raconter mon avortement, parce que j’ai pu aller me faire avorter à l’étranger, ce qui m’a coûté cher. Celles qui n’ont pas les moyens finissent en prison.

 

Témoignage recueilli par Caroline Flepp et Brigitte Marti 50-50 magazine

Imprimer cet article