Articles récents \ Culture \ Livres Théâtre & psychanalyse : les roses blanches de Sarah Pèpe

Le titre éponyme de la chanson de Berthe Silva, Les roses blanches, doit-il nous faire entrevoir un destin aussi funeste ? Une mère vit seule avec son fils, Stéphane, âgé de huit ans. Avec l’arrivée d’un beau-père, de nouveaux espoirs voient le jour. Sarah Pèpe, l’autrice de la pièce Les roses blanches, questionne l’impact de la violence conjugale sur le devenir adulte d’un jeune garçon, qui en est le témoin. Stéphane traversera plusieurs âges.

Une femme est violentée par Pierre, son compagnon, devenu ensuite son mari. Elle lui a fait une place conséquente auprès de Stéphane. A l’arrivée de ce «beau Pierre», elle pense cette présence masculine aidante pour son fils, un modèle identificatoire à domicile en somme. La mère de Stéphane reste innommée. Elle ne s’exprime directement qu’au commencement. Ensuite, on ne l’entendra plus qu’au travers de ses interlocuteurs. La maltraitance bâillonne. La loi du silence s’impose avec son cortège de hontes et de culpabilités. Dire, dénoncer, porter plainte… Toute démarche visant à dénoncer les mauvais traitements, que l’on subit, dont on est victime, est éprouvante et le regard de l’autre pèse lourd dans une logique d’aveu.

Dans Les roses blanches, la lecture que fait l’enfant des événements auxquels il assiste, est tragique. Nous constaterons qu’hélas la raison du plus fou l’emporte bien souvent. Nous verrons combien la trajectoire privilégiée, lorsque l’on grandit dans un environnement familial traumatique, réside dans les effets de répétition. Bien sûr, tout enfant battu ne deviendra pas mathématiquement un parent maltraitant. Cependant, il serait absurde de ne pas prendre en considération, qu’il a goûté une certaine saveur de douleurs, dont il lui sera difficile de se départir. Lorsque nous accompagnons Stéphane à l’âge adulte, nous mesurons combien il est, comme chacun d’entre nous d’ailleurs, mû par des forces obscures, lointaines, issues de ce qu’il a traversé enfant, lorsqu’il tentait d’assimiler des scènes insoutenables, inacceptables.

L’expérience analytique atteste combien notre aptitude à la répétition , et en particulier à la répétition d’expériences désagréables, est considérable. Dans le vocabulaire psychanalytique, cette expérience singulière est parfois désignée comme «jouissance.» Il ne s’agit pas de plaisir intense, mais de jouissance du symptôme. La cure analytique conduit à mesurer combien ce travers nous occupe, nous habite, nous colonise. Y renoncer, c’est découvrir d’autres chemins possibles, qui, du point de vue de notre économie psychique, pourraient s’avérer moins coûteux. Le prix à payer, c’est ce renoncement à une trajectoire familière, bien que douloureuse, pour aller vers l’inédit, l’inconnu, l’inattendu. La jouissance évoquée précédemment, c’est ce qui relève de l’attendu, c’est ce que l’on connaît par cœur et que néanmoins l’on répète inlassablement.

La dimension pathétique, tragique de l’expérience humaine, c’est que (pris sous le joug d’événements renouvelés à l’identique, alors que les protagonistes diffèrent) pour Stéphane, ça se répète et ce, indépendamment de sa volonté. Des sensations le mettent hors de lui : l’insu, c’est ce qui se sait en nous, qui nous agit indépendamment de notre volonté. C’est cette part énigmatique, qui nous conduit à revivre de façon apparemment imprévisible une même mésaventure, qui, chaque fois, nous surprend, comme si le cours des événements psychiques se jouait de nous et nous prenait en traître.

Stéphane n’a pas « subi » de violences physiques, il n’a fait «qu’assister» à celles que subissait sa mère. Cette position « d’assistance » en fait une sorte de complice malgré lui. C’est là que se loge la violence. Stéphane, instrumentalisé, n’a pas la possibilité de porter un regard critique sur son quotidien. Il absorbe, mais pris dans des conflits de loyautés insurmontables, il ne peut métaboliser et sacrifie sa mère pour survivre. Comment se protéger de ce que nous observons enfant ? Qui a en charge la protection de l’enfance ? Est-ce à une instance administrative, que serait déléguée cette mission ? Qui juge de la « dangerosité » d’une situation ? La dénonciation est la règle. Ne pas dire si l’on a connaissance d’une situation de maltraitance, c’est se mettre en infraction vis-à-vis de la loi. Mais dans la réalité, ça n’est pas si simple. L’obligation de signaler, d’établir une information préoccupante, est un acte, qui n’est pas toujours suivi des effets escomptés. Lorsque l’école fait un signalement et qu’au quotidien, l’enfant continue chaque jour de se présenter devant son enseignant.e sans que rien ne change, cela relève de l’insoutenable, surtout si l’enfant s’est confié et qu’en apparence, rien ne se passe. Parfois aussi l’enfant se rétracte, la mère également.

Comment ne pas prendre sur soi la honte et la culpabilité de n’avoir pu résister à l’agresseur ?

Les roses blanches nous plongent dans les méandres de la maltraitance conjugale, de la violence familiale, avec cette force du récit de se dérouler au long cours. A travers ce texte décapant, qui bouscule bien des idées reçues, nous voyons comment les mécanismes d’emprise opèrent sur les deux victimes de cette histoire. Pierre, le beau-père, est un manipulateur. Mais, s’il est important de repérer l’éventuel pervers narcissique, ce qui reste le plus délicat, c’est de savoir comment s’en protéger et s’en défendre. Nous avons à questionner les soubassements de la réussite de ce projet diabolique. Qu’est-ce qui aveugle et neutralise les forces critiques, les mécanismes de défense, pour permettre ainsi au bourreau d’opérer avec le consentement apparent de sa victime ? A la manière du serpent Kaa, dans Le livre de la jungle, les proies se soumettent à la volonté d’une sorte d’hypnotiseur. Comment ne pas prendre sur soi la honte et la culpabilité de n’avoir pu résister à l’agresseur ?

Karen Sadlier , qui a été une source d’inspiration pour les roses blanches, distingue conflit conjugal et violence dans le couple. Elle différencie ensuite du point de vue de l’enfant le conflit de protection du conflit de loyauté. Elle soutient que l’exercice de la parentalité, dans les cas de violences, peut être suspendue (c’est une possibilité permise par la loi du 9 juillet 2010 au moyen de l’ordonnance de protection, qui peut être prononcée par le Juge aux Affaires Familiales). Elle indique les limites de la coparentalité et avance le modèle de parentalité parallèle, lorsqu’il est nécessaire d’assurer d’abord la protection contre le conjoint violent. Je dis bien «le» conjoint, car l’agression est statistiquement massivement masculine.

Jusqu’à la garde, le film de Xavier Legrand complète utilement l’argumentaire de la pièce de Sarah Pèpe. Lors de l’entrevue chez le juge, nous sommes plongés dans la perplexité de la juge, qui se demande lequel des deux parents dit vrai. Cette mère est-elle une manipulatrice ? Ne cherche-t-elle pas à séparer le père de l’enfant ?
Karen Sadlier relève encore la disqualification du parent victime devant l’enfant, que pratique le parent violent. Elle prône la mise en œuvre des passations sécurisées d’enfant et des visites médiatisées avec l’auteur (ce sont des Mesures d’Accompagnement protégé). Elle affirme qu’il est contreproductif de tenter d’instaurer un dialogue entre les parents, lorsqu’il est question de violences et non de conflits conjugaux.

Mentionnons enfin cette fiction pseudo scientifique intitulée SAP « syndrome d’aliénation parentale » conçue par un certain Richard Gardner (1931-2003), qui se présentait comme professeur de la Columbia University, alors qu’il n’en avait été qu’un bénévole non rétribué. Toutes ses publications et articles proviennent de sa propre maison d’édition. Le SAP trouve malheureusement une audience auprès des tribunaux et est cité par des «experts.» L’innocence d’un homme accusé d’inceste est l’a priori de Gardner, les agressions relèvent de l’imaginaire enfantin et sont le fruit de l’endoctrinement d’une mère manipulatrice et perverse, qui cherche à obtenir la garde des enfants. Cette pseudo théorie a servi la cause de courants masculinistes et misogynes. Elle a aussi servi la cause de discours valorisant l’innocuité des actes pédophiles. Il semblerait que le SAP influencerait certaines décisions des tribunaux en matière d’attribution du droit de garde des enfants.

 

Daniel Charlemaine 50-50 magazine

 

Sarah Pèpe : Les roses blanches Ed. Koïnè 2017

Prix Ado du théâtre contemporain d’Amiens (11ème édition)

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