Articles récents \ France \ Société Marie-Claude Kervella-Boux: «la société laïque est le moyen pour les femmes de s’émanciper»

En France, la Franc Maçonnerie est organisée en trois obédiences: masculine, féminine et mixte. Depuis un an, Marie-Claude Kervella-Boux est la Grande Maîtresse de la Grande Loge Féminine de France.  Elle s’exprime à propos des préoccupations de son obédience, mais aussi des actions initiées pour l’égalité femmes/hommes ou encore sur l’IVG en Europe. Entretien avec la Présidente.

Pourquoi vous êtes-vous engagée dans une obédience féminine ?

Il existe trois types d’obédience : masculine, féminine et mixte. Quelle qu‘elle soit, une obédience est une société initiatique, qui travaille sur le symbolisme et l’évolution de la spiritualité ; il me semble cependant que ce chemin n’est pas appréhendé de la même façon que nous soyons hommes ou femmes. Lors de mon initiation, il y a 40 ans, ce qui m’a motivé, c’était de découvrir, étant dans un environnement professionnel très masculin, comment les femmes travaillaient entre elles. C’était une sorte de défi et puis une découverte de se dire : «qu’est-ce que cela peut apporter de plus de travailler entre femmes ?» Mais je précise que ce n’est pas parce que nous sommes des obédiences féminines, masculines ou mixtes que nous ne travaillons qu’entre nous. Il y a de nombreux moments où nous collaborons.

Par quels modes d’action faites-vous avancer les questions d’égalité femmes/hommes ?

Essentiellement grâce à deux piliers.

Le premier, fondé sur les actions individuelles de chaque franc-maçonne. Nous sommes avant tout des citoyennes investies et très actives dans des associations féminines, comme par exemple le planning familial. C’est un investissement à titre individuel, comme je vous le disais, dans la vie de la cité, dans le «Vivre Ensemble», que ce soit dans le cadre d’un engagement politique ou associatif. 

Le second, au travers de sollicitations par les commissions inter-ministérielles, par différents organes comme le Conseil National de la Laïcité, par l’Assemblée Nationale ou le Sénat sur le thème Bio-éthique par exemple. Nous portons au sein de ces instances, en France et en Europe, nos paroles et nos réflexions sur ces différents sujets.

Parmi ces sujets, lesquels sont prioritaires pour vous ?

J’en citerai deux : le premier touche à la laïcité parce que nous pensons que grâce à la laïcité, l’égalité femmes/hommes peut être garantie. La société laïque est le moyen pour les femmes de s’émanciper et d’arriver dans la mesure du possible, par le respect même de ce principe, à l’égalité avec les hommes. En découle, tout naturellement le second, l’égalité des droits entre les femmes et les hommes, qui n’est pas encore une réalité dans les faits. 

Je vous donne un exemple: à la rentrée, nous allons organiser une rencontre sur «Femmes et prisons», parce que les droits en prison sont les mêmes pour les femmes que pour les hommes. Bien que les femmes ne représentent que 3% de la population carcérale. Elles sont trop peu pour que les droits des prisonnier.es leur soient réellement appliqués. Donc, nous allons y réfléchir avec des avocates, des juristes…

Vous travaillez donc avec des personnes qui viennent de la société civile ?

Tout à fait. Nous menons des actions pour tout ce qui concerne le reclassement et la réinsertion, l’accès à des médecins, à des conditions d’hygiène suffisantes. C’est un problème très important, peu connu en définitive. C’est la raison pour laquelle nous nous sommes engagées dans ce sujet sociétal.

Sur L’IVG, quelle est votre réaction lorsque l’on voit ce qui se passe actuellement en Alabama ou au Brésil ?

Nous pensons que notre investissement sur cette question doit être encore plus grand. C’est difficile parce que le droit à l’IVG est contesté dans des pays où nous ne sommes pas forcément présentes, nous sommes catastrophées. L’éducation et la lutte contre l’obscurantisme sont indispensables pour inverser la tendance.

Et la lutte contre l’IVG en Europe est essentiellement le fait de l’ensemble des lobbies religieux. Ils sont très bien organisés. Rappelons que le principe de laïcité est un principe purement français. D’ailleurs, il y a beaucoup de pays en Europe où le mot «laïcité» n’existe pas.

En France, avons une vision bien à nous de la laïcité, qui n’est pas la même aux Etats-Unis ou même en Angleterre…

Tout à fait, mais selon moi, la leur n’est pas une véritable laïcité. Dans leur culture, tout le monde appartient à une religion, à un mouvement à quelque chose. La notion d’athéisme est quelque chose qui leur est étranger parce que la religion est dans leur Constitution, leur hymne national… Donc quand nous leur expliquons que la laïcité ce n’est pas être contre la religion, c’est être en faveur du respect  de sa pratique dans la sphère privée , cela leur parait très exotique.

Par quels biais les lobbies religieux se font-ils entendre ?

Ils se font entendre dans les partis politiques pour certains d’entre eux mais aussi dans les Institutions. Par exemple, il y a un certain nombre de conférences de haut niveau, à Bruxelles notamment, au Conseil de l’Europe où ils sont systématiquement convoqués pour donner leur avis sur un certain nombre de sujets, comme l’intelligence artificielle. Et les lobbies religieux sont extrêmement présents dans tous ces endroits. Pour que la Franc-Maçonnerie, en tant que mouvement philosophique, puisse se faire entendre à Bruxelles, il a fallu se battre pendant plusieurs années. Pour une, voire deux obédiences convoquées dans ces conférences,  vous avez pléthore de représentant.es religieuses/religieux présent.es. Elles/ils sont légitimes quand nous ne le sommes pas.

Pour quelles raisons ?

Parce qu’ils sont présent.es depuis longtemps et que la norme est de croire en un Dieu, donc nous passons pour des antireligieux ; alors qu’en Franc-Maçonnerie il y a beaucoup de croyant.es contrairement aux idées reçues. Ce n’est absolument pas une société d’athées ou d’agnostiques. La religion n’est pas ce que nous mettons en avant. Nous avons un certain nombre de principes qui nous réunissent au-delà de la religion. Il n’y a pas d’antagonisme entre les valeurs maçonniques et les valeurs religieuses. L’amour du prochain s’entend dans son universalité, inconditionnel pour tout être humain, quels que soient ses croyances, sa spiritualité, sa religion. 

Propos recueillis par Clément Rutin  50-50 magazine

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