Articles récents \ France \ Économie Le Cercle InterElles, pour la mixité dans les entreprises du numérique

En France, tous secteurs confondus, on compte en moyenne autant de femmes que d’hommes dans les entreprises. En revanche, dans les entreprises du numérique, la parité est loin d’être atteinte. Cela n’a rien de surprenant compte tenu des préjugés entourant les sciences, soit-disant destinées aux garçons. Pour combattre ce phénomène, le Cercle InterElles a été créé en 2001. Son but ? Partager outils et bonnes pratiques entre entreprises pour attirer les femmes et… les garder. «C’est tout le problème de la rétention des talents féminins» explique Catherine Ladousse, membre fondatrice et présidente du Cercle. 18 ans plus tard, le Cercle InterElles c’est: 15 entreprises partenaires, un colloque annuel au succès grandissant et une armada d’outils mise à la disposition des femmes et des hommes pour plus de mixité en entreprises.

Le constat de départ est simple : en France, il n’y a que très peu, trop peu, de femmes dans les entreprises technologiques. En 2001, le contraste entre le nombre de femmes et le nombre d’hommes dans ces entreprises est déjà très criant. Le cercle InterElles est né de l’initiative de quelques femmes venues de quatre entreprises  : France Télécom, IBM France, Schlumberger et GE Healthcare. Influencées par leurs homologues Etasunien.nes déjà constitué.es en réseaux de femmes depuis plusieurs années, les fondatrices du Cercle InterElles ont décidé de se regrouper afin d’échanger sur les bonnes pratiques à mettre en œuvre en entreprise pour recruter des femmes.

Les réseaux internes sont bénéfiques pour le recrutement des femmes et leur évolution en entreprise. Ils permettent notamment de lutter contre le plafond de verre, c’est-à-dire contre les difficultés que rencontrent les femmes, et plus largement toutes les personnes qui ne sont pas des hommes blancs hétérosexuels et cisgenres, à évoluer vers les échelons hiérarchiques supérieurs. Les réseaux sont en outre bénéfiques pour les entreprises elles-mêmes : des études ont montré que les équipes mixtes sont plus performantes que les équipes non-mixtes et qu’elles génèrent donc de meilleurs résultats. 

Pour le Cercle InterElles, il est important que les réseaux, une fois installés dans l’entreprise, se tournent vers l’extérieur afin d’apprendre des autres, glaner de nouvelles idées et ainsi enrichir leurs démarches internes. InterElles travaille avec des réseaux de femmes déjà existants, puisque c’est le pré-requis pour intégrer le cercle, mais contribue également à la création de réseaux dans les entreprises demandeuses, comme chez Canon France par exemple.

La mixité dans le numérique, une nécessité 

Le cas de Canon France est assez représentatif de l’évolution des mentalités concernant le genre en entreprise. Lors d’une table ronde organisée par le Cercle InterElles, le président de Canon France a raconté qu’à l’origine le sujet de la mixité n’était pas un sujet majeur pour lui. Le sujet avait été néanmoins lancé lors d’un comité exécutif, ce qui a permis à une présidente de filiale de s’en saisir et de faire appel à InterElles pour l’aider. Aujourd’hui Canon France est membre du Cercle et l’ensemble de la direction reconnaît les bénéfices de la mixité. «Je pense que nous avons progressé sur l’importance du genre dans l’entreprise et l’importance des effectifs équilibrés. Nous sommes dans une conjoncture où la société n’accepte plus les inégalités de façon générale, même s’il y en a encore beaucoup, et où les individus ont réalisé que la diversité au sens large est riche. Il y a 20 ans cet argument de richesse n’était pas évident. Aujourd’hui, je sens que nous avons passé une étape : je ne dois plus expliquer pourquoi il faut plus de mixité. En revanche il faut encore expliquer comment y arriver» explique la présidente d’InterElles.

La mixité dans les entreprises du numérique n’est toujours pas atteinte aujourd’hui. «Nous observons un appauvrissement au fil des ans de la présence des femmes au sein des carrières scientifiques» déplore la vice-présidente d’InterElles, Patricia Lecocq. Le numérique est notamment impacté car peu attirant, estime-t-elle : «limage du numérique c’est le geek avec son plateau de pizza…» Cette image très caricaturale est bien loin de coller à la réalité. Le numérique requière tout un panel de profils différents. Par exemple, la recherche sur l’intelligence artificielle nécessite des ingénieur.es, des psychologues, des linguistes, etc. Il est d’autant plus important que cette image soit déconstruite lorsque l’on sait que 5 millions de postes seront non pourvus dans le numérique en Europe d’ici quelques années. «Donc on a besoin des filles» s’exclame Patricia Lecocq. «Il faut que les jeunes filles osent choisir les voies qui les intéressent, sans aucun préjugé, en gommant les stéréotypes et soit-disant conseils qu’on aurait pu leur mettre en tête. Il faut faire le choix le plus libre possible» souhaite Catherine Ladousse.

«Il y a des avancées, mais si nous ne sommes pas vigilant.es, nous reculons aussi sec»

La féminisation de l’univers du numérique se décline en un ensemble de thématiques bien plus précises qui sont abordées tout au long de l’année à travers des groupes de réflexion entre membres. Le fruit du travail de ces groupes est présenté chaque année à l’occasion d’un colloque organisé au mois de mars. Ces thématiques se renouvellent au fil du temps. «Il y a des sujets qui n’en sont plus, comme celui des demandes d’augmentation de salaire, puisque les femmes ont maintenant compris qu’il fallait travailler leur réseau et se valoriser» explique Patricia Lecocq. «Nous nous rendons compte qu’il y a des avancées, mais si nous ne sommes pas vigilant.es, nous reculons aussi sec. Au début de l’informatique, il y avait beaucoup de femmes. Et aujourd’hui il n’y en presque plus dans le numérique… Dès qu’un nouveau champ apparaît, les acquis précédents sont annihilés et il faut recommencer.»

Le colloque de mars 2019 portait, entre autres, sur l’une des ces nouvelles thématiques : la féminisation de l’intelligence artificielle, qui est un des grands enjeux du numérique aujourd’hui. En 2018, le mathématicien et député Cédric Villani a publié un rapport intitulé Donner un sens à l’intelligence artificielle dans lequel on peut notamment lire : «À mesure que le numérique et, demain, l’intelligence artificielle deviennent omniprésents dans nos vies, ce manque de diversité peut conduire les algorithmes à reproduire des biais cognitifs – souvent inconscients – dans la conception des programmes, l’analyse des données et l’interprétation des résultats. L’un des grands défis de l’IA consiste donc à parvenir à une meilleure représentativité de nos sociétés.»

Lors de la création d’InterElle, l’objectif premier était de faire venir plus de femmes dans les entreprises partenaires du Cercle. Aujourd’hui il s’agit plutôt d’obtenir le partage des postes de direction. Même si les directions ont bien compris l’importance de la mixité, «il n’y a pas de parité dans les comités exécutifs donc, obligatoirement, la mixité n’est pas une priorité et risque d’être mise de côté en cas de crise ou de problème au sein de l’entreprise» explique Catherine Ladousse. Autant dire que la présidente du Cercle InterElles ne peut que saluer l’index de l’égalité salariale femmes-hommes, prévu par la loi pour la liberté de choisir son avenir professionnel, votée le 1er août 2018. Cet index est calculé grâce à 5 indicateurs, dont la parité chez les 10 personnes touchant les plus hauts salaires, et doit être rendu public par les entreprises qui, en cas de résultats inférieurs à 75 points sur 100, devront corriger la donne dans un délai de 3 ans sous peine de pénalités financières.

Bénédicte Gilles 50 – 50 Magazine

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