Articles récents \ Culture \ Livres Maïssa Bey : Nulle autre voix

Mon premier est une histoire de femme au singulier, celle que l’on dit «hors-norme», anormale, car au lieu de donner la vie, elle a tué son mari ; c’est la «criminelle» et uniquement la criminelle aux yeux de la société.

Mon second est une histoire de femmes au pluriel, celles qui ont des prénoms. Il y a Farida, l’écrivaine, élégante et talentueuse à qui tout réussit ; il y a aussi Fathia, qui fait les ménages dans l’immeuble, travaille dur pour élever seule ses nombreux enfants et qui a préféré quitter son incapable de mari.

C’est aussi l’histoire des codétenues de la criminelle qui suscitent, toutes, compassion et révoltes devant leurs destins brisés par la prostitution et la violence. C’est aussi l’histoire de la mère de «l’accusée», toujours en filigrane, qui pèse sur le destin de sa fille comme un mauvais génie.

Tous ces portraits ciselés avec talent par Maïssa Bey, se confondent avec celui de l’Algérie, à la fois victime et bourreau pendant une décennie d’exactions et d’actes terroristes.

Après avoir commis ce crime qu’elle n’a pas cherché à nier, ni à expliquer, ni à atténuer, la «dénommée», «dé-shumanisée», transparente, bafouée et humiliée est incarcérée pendant 15 ans. C’est là qu’elle rencontrera d’autres femmes, éventail de personnalités hautes en couleurs, tantôt violentes, tantôt émouvantes. Dans cet environnement extrêmement difficile elle prendra la plume pour elles, deviendra leur écrivaine, elle retrouvera un nom «Katiba» : celle qui écrit.

Libérée, elle retrouve son appartement grâce à son frère et vit là pour la première fois de sa vie dans une solitude salvatrice. Elle aurait pu poursuivre son chemin ainsi, sortant peu, se murant dans un silence proche de la réclusion, si sa porte n’avait pas été forcée par Farida, l’autre écrivaine de cette histoire qui souhaite s’inspirer de sa vie, de son crime, pour écrire un roman. Au début elle rechigne et résiste, hésitant à se confier ainsi à la première venue. Mais peu à peu, au gré de plusieurs rencontres hebdomadaires, la relation s’installe et devient essentielle. Elle retrouve les mots pour dire et pour écrire les lettres à la première personne adressées à Farida, lettres-confidences allant bien au-delà des entretiens : la mère qui n’aime pas, le père fuyant, le mariage arrangé et forcé, le viol de la nuit de noce, les premières raclées parce qu’elle est rentrée plus tard du laboratoire où elle travaille. Car la criminelle est éduquée, issue d’un milieu aisé.

Les mots claquent comme des fouets, ils vont droit au but et les chapitres courts permettent de reprendre souffle dans cet univers de souffrances et de violences. L’histoire est distillée, l’émotion à son comble, le suspens maintenu jusqu’à la dernière ligne.

Maïssa Bey transmet et passe à celles et ceux qui la lisent, en écrivaine exceptionnelle, sa connaissance du cœur des femmes.

Laurence Rigollet 50-50 magazine

Maïssa Bey Nulle autre voix – Ed. L’aube 2018

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