Articles récents \ Île de France \ Société Willy Belhassen, premier homme sage-femme de France

En 1982, Willy Belhassen est en classe de terminale scientifique. La même année, la clause de sexe limitant l’accès au concours d’entrée en école de sage-femme est supprimée, sous l’impulsion d’une directive européenne interdisant la discrimination sexuelle. Le jeune Willy Belhassen découvre la nouvelle au détour des pages du magazine L’Etudiant. Son attention est immédiatement retenue, lui qui envisageait jusqu’à présent de s’orienter vers le professorat des écoles. Après s’être renseigné sur la profession de sage-femme, sur la base d’un solide intérêt pour la petite enfance mêlé à une pointe de provocation, il décide de présenter le concours.

A Paris, ils sont trois hommes à présenter le concours. Willy Belhassen est le seul qui soit allé jusqu’au bout. Il devient l’un des trois premiers hommes sage-femme de France, le premier à Paris. Il devient bien sage-femme, pas maïeuticien, encore moins sage-homme : sage-femme. C’est l’appellation qu’il préfère. Déjà parce que les patientes ne comprennent généralement pas le terme de maïeuticien, ce qui est un tantinet problématique lorsque l’on cherche à établir une relation patient.e/soignant.e. Ensuite parce que l’Académie française a mis un terme au débat sur le nom des hommes sage-femmes : le «femme» de sage-femme ne se rapporte pas au genre de la personne exerçant la profession, mais à celui de la personne à qui s’adresse la profession. La/le sage-femme c’est tout simplement celle/celui qui connaît le corps des femmes. Et puis, il faut bien l’admettre, il y a une certaine malice chez Willy Belhassen qui s’amuse toujours de la surprise de celles/ceux à qui il se présente. Il se voit comme un «empêcheur de penser en rond», ébranlant les idées reçues et élargissant les horizons des esprits les plus fermés.

Durant sa formation, puis lors de ses débuts à l’hôpital, il est le seul homme. Quelles ont-été les réactions de ses collègues ? Des patientes ? Plutôt bonnes, à vrai dire. Bien sûr, il y a eu des réticences, de l’étonnement, Willy Belhassen s’est parfois senti un peu scruté. Mais, globalement, une fois le contact établi, tout s’est toujours bien passé. L’une de ses anciennes patientes raconte s’être vue attribuer Willy Belhassen pour ses suites de couches. «Il a fallu que je tombe sur le seul mec de la profession» s’est-elle désolée de prime abord lorsqu’elle a réalisé qu’il était un homme. Finalement, elle a tellement apprécié le professionnalisme et la douceur de son sage-femme qu’elle a fait appel à lui pour ses deux grossesses suivantes !

«C’est un peu un modèle dans la profession»

Cela fait 37 ans qu’on demande à Willy Belhassen ce que ça fait d’être un homme dans une profession ultra-féminisée. «Je fréquente les journalistes depuis le jour où je suis sorti des écrits du concours» déclare-t-il, le sourire en coin. Bien qu’un peu lassé, le sage-femme ne se plaint pas : sa particularité est une porte-d’entrée médiatique, une occasion pour parler de sa profession, de porter une voix. Et quelle voix ! Willy Belhassen est un sage-femme passionné par ce qu’il fait. «C’est un peu un modèle dans la profession» glisse sa stagiaire dans la salle d’attente en attendant qu’il finisse une consultation. Co-Vice-président de l’Organisation Nationale Syndicale des Sages-femmes (ONSSF), Willy Belhassen s’engage pour ses collègues, ses patient.es et les enfants qu’il accompagne. Difficile de passer à côté de la flamme qui l’anime lorsqu’il raconte sa vision de la pratique ou lorsqu’il dénonce les difficultés que peuvent rencontrer les sages-femmes.

La profession de sage-femme est encore aujourd’hui très méconnue. «Pour beaucoup, le/la sage-femme, c’est l’assistant.e du gynécologue lors de l’accouchement…» regrette Willy Belhassen. Il faut dire que la profession a été quelque peu malmenée par l’histoire… L’Ordre des sages-femmes, créé en 1945, était présidé par un gynécologue jusqu’en 1995 ! Les sages-femmes ont en réalité de nombreuses compétences : suivi de grossesse, accouchement, suivi gynécologique, prescription de contraception, prescription d’IVG médicamenteuse ou encore vaccination de l’entourage de la femme enceinte et du nouveau né. Elles/ils peuvent exercer à l’hôpital aussi bien qu’en cabinet.

Vive la Liberté !

Willy Belhassen a commencé à travailler à l’hôpital, mais il n’y trouvait pas son compte, n’ayant pas les moyens pour accompagner les patient.es comme il le souhaitait. Il s’est donc rapidement installé en libéral et a ouvert son cabinet de consultation dans le 13ème arrondissement de Paris. L’accompagnement, c’est le mantra de Willy Belhassen, qui a une façon bien particulière d’exercer son métier. Ainsi, il se refuse à dire qu’il accouche les femmes, comme on peut l’entendre souvent, «parce que ce sont les femmes qui accouchent» et qu’il est simplement là comme soutien dans le processus. Toujours dans cette optique et de façon très avant-gardiste, il a créé en 1996 le premier site internet en langue française offrant aux futurs parents des informations précises sur le suivi de grossesse et les différents modes d’accouchement. En guise de formule d’accueil, on peut y lire «Bonne visite et vive la Liberté!» La liberté de se faire suivre à domicile, en cabinet, à l’hôpital, seule ou avec le parent numéro 2, d’accoucher de façon physiologique, ou avec une péridurale etc. Et comment être libre si l’on est pas informé.e ?

En tant que défenseur du choix, il se bat aujourd’hui pour le développement des maisons de naissance et la facilitation de l’accouchement à domicile. Les sages-femmes qui voudraient pratiquer ce dernier sont obligé.es de payer une assurance au montant particulièrement prohibitif. De nombreux futurs parents n’ont ainsi pas accès à ce mode d’accouchement, par manque de sage-femme le pratiquant. Willy Belhassen se bat également pour une plus grande diversité au sein de la profession, qui compte actuellement moins de 3 % d’hommes : «Il y a des femmes qui préfèrent consulter un sage-femme, c’est important qu’elles aient le choix

Pour sa part, Willy Belhassen penche pour une pratique naturelle, qu’il estime être les plus respectueuses de la femme, de l’enfant à naître et du deuxième parent (lorsqu’il y en un). Il a d’ailleurs co-écrit Le guide de ma grossesse au naturel, publié aux éditions Nathan. Le sage-femme propose un suivi global, c’est-à-dire un suivi complet personnel, du début de la grossesse jusqu’à la consultation post-natale et au delà (contraception, suivi gynécologique). A cela s’ajoute une approche en haptonomie, qui vise à établir une forme de communication affective entre l’enfant et ses parents, et qui se met en place dès la vie intra-utérine et se poursuit au moins pendant un an après la naissance de l’enfant.  Cette vision des choses dénote avec une pratique encore très largement médicalisée, et dirigiste. Willy Belhassen fait preuve d’une certaine humilité dans sa vision du métier, se mettant en retrait face au cours naturel des choses, cherchant à accueillir les enfants de la meilleure façon. «J’ai toujours pensé que le temps d’accueil de l’enfant était primordial pour lui, pour ses parents mais également pour la collectivité…» écrit-il sur son site. 

Bénédicte Gilles 50 – 50 Magazine

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