Articles récents \ Île de France \ Politique Île de France À quoi ça sert de marcher contre les violences le 23 Novembre ?

Ce samedi 23 Novembre, elles/ils seront des milliers à battre le pavé parisien lors de la marche contre les violences sexistes et sexuelles organisée par le collectif #NousToutes pour la deuxième année consécutive. Le collectif, créé en juillet 2018, regroupe 70 associations féministes de mouvances différentes mais bien d’accord sur un point : il faut s’unir pour faire cesser les violences. En 2018, 30 000 personnes s’étaient réunies à Paris. Cette année, #NousToutes espère en compter bien plus. Quelles sont les revendications des courageuses et courageux qui marcheront en ce froid samedi de novembre ? Quelles paroles souhaitent-elles/ils faire entendre ?

En France, une femme est violée toutes les 7 minutes. Cela représente 94 000 femmes par an. Une femme est tuée tous les deux jours par son compagnon ou ex-compagnon. 100 % des femmes ont été victimes de violences ou tentatives de violences dans les transports en commun en Île-de-France. Difficile, de ne pas être alarmé.e par ces statistiques. Difficile de les ignorer une fois qu’on en a pris connaissance. Difficile de prétendre qu’aujourd’hui en France les femmes et les hommes naissent libres et égaux en droits.

« Le premier objectif de #NousToutes c’est de faire changer l’opinion publique » explique la militante féministe Caroline De Haas, lors d’une soirée organisée le 7 novembre dernier à la Cité Fertile. « Je suis hyper optimiste. Les choses sont en train de bouger de manière radicale dans notre société.» #NousToutes a poursuivi depuis sa création un travail très important notamment en ce qui concerne les féminicides. Depuis janvier 2019, il est difficile de se rendre sur les réseaux sociaux sans tomber sur les cartons violets comptant et nommant en temps réel chacune des femmes tuée par son compagnon ou ex-compagnon. 136 en ce moment même. Grâce à la ténacité des militant.es, les médias employant des formules du type « ivre, il défenestre son épouse », « une histoire d’amour et de sang » et autres « crime passionnel » se font de plus en plus rares, et passent désormais pour bien arriérés. Le sujet des violences sexistes et sexuelles est devenu une préoccupation médiatique – et donc publique – majeure.

Le deuxième objectif affiché par #NousToutes est « de faire bouger le Président de la République » poursuit Caroline De Haas. Pourquoi viser Emmanuel Macron spécifiquement, pourquoi chercher à le convaincre personnellement ? « Parce qu’aujourd’hui en France, c’est le Président qui détient le pouvoir de changer les politiques publiques » explique-t-elle. Effectivement, sous la Vème République, un Président appuyé d’une majorité parlementaire est, dans les faits, à la fois à la tête du gouvernement et de l’Assemblée Nationale.

« 1 milliard pas 1 million ! »

La principale revendication de la marche est tout simplement l’argent, alias le nerf de la guerre. Plus précisément, les féministes demandent que le gouvernement budgète 1 milliard € pour la lutte contre les violences, conformément aux recommandations du Haut Conseil à l’Égalité. Notons que ce milliard représenterait 0,02% du budget annuel de l’État. Face aux pressions le gouvernement a organisé le fameux Grenelle des violences faites aux femmes, au cours duquel la question des moyens alloués a été âprement débattue. Le 6 octobre dernier, Marlène Schiappa avait annoncé un budget de 1,116 milliard d’euros pour l’égalité femmes-hommes en 2020. #NousToutes a décortiqué les documents officiels afin de déterminer si ce milliard annoncé était bien le milliard attendu. La conclusion ? « Le gouvernement nous raconte des cracs » s’indigne Caroline De Haas. Le collectif a produit un document analysant point par point le budget annoncé. On y découvre, entre autres, que la grande majorité des dépenses prévues correspond à des financements de coopération internationale (comprendre : financement de projets à l’étranger), que seuls 361,5 millions € sont consacrés aux politiques publiques de lutte contre les violences en France et, qu’en fin de compte, les supposées dépenses supplémentaires correspondent dans leur immense majorité à des dépenses déjà existantes. Les mêmes dépenses qui ont montré leur insuffisance ces dernières années. « Si nous ne changeons pas les politiques publiques, il n’y a aucune raison pour que les violences sexistes et sexuelles et notamment les féminicides baissent en 2020 » s’indigne la militante.

Ces politiques publiques ont valu à la France de se faire récemment épingler par le Conseil de l’Europe. En 2014, la France a signé la Convention d’Istanbul, qui établit un cadre juridique visant à lutter contre les violences contre aux femmes et les violences domestiques. Rappelons qu’en ratifiant une convention internationale, la France s’engage juridiquement à la faire respecter. Or, le 19 Novembre, le Conseil de l’Europe a rendu public un rapport qui pointe les défaillances de l’État français dans l’application de la Convention. Sont notamment relevés : l’insuffisance des dispositifs d’hébergement spécialisés destinés aux femmes victimes de violences, le manque de réponse pénale adaptée, le problème de la garde partagée maintenue au bénéfice du parent violent, ou encore la discutable application de l’ordonnance de protection (dispositif prévu par la convention).

Le 25 Novembre, les résultats du Grenelle seront rendus publics. La marche vise à exercer une forte pression sur le gouvernement afin qu’il revoit son budget à la hausse. « Plus on sera nombreux et nombreuses dans la rue, plus Emmanuel Macron se sentira obligé d’allonger les billets sur la table » résume Fatima Benomar, militante de #NousToutes.

La ratification de la convention de l’OIT sur les violences sexistes et sexuelles

Autre convention internationale méconnue : la convention de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) sur les violences sexistes et sexuelles, que la France s’est engagée à ratifier. « Le travail est un lieu de violences » explique Sophie Binet, chargée de la branche « égalité femmes-hommes » de la CGT. La première conséquence des violences conjugales est en général le licenciement, la victime se retrouvant dans l’incapacité de tenir son poste. Or, comment s’émanciper de son conjoint violent sans ressources financières ? La Convention établit un ensemble de mesures concrètes telles que le droit à des congés payés pour permettre aux victimes d’organiser leur nouvelle vie (notons qu’aux Philippines par exemple ce droit existe déjà avec 10 jours de congés), l’interdiction du licenciement ou encore le droit à mobilité géographique. Cette convention est le produit de négociations sportives avec le patronat, notamment avec le patronat français assez opposé au principe même de la Convention, alerte Sophie Binet. « En France nous serons confronté.es à un blocage très fort. Si nous n’installons pas un rapport de force, nous ne parviendrons pas à faire bouger les curseurs » conclue-t-elle en appelant à la manifestation.

Les enfants, victimes à part entière

Le 7 Novembre dernier, la journaliste Nadia Daam, a décidé de s’adresser aux quelques 500 militant.es présent.es à la Cité Fertile. Dans un témoignage bouleversant, elle a décidé de porter la parole des enfants co-victimes des violences, « ces enfants qu’on ne connaît pas et qu’on a été parfois. » Un rapport parlementaire de 2015 cite ce chiffre alarmant : 140 000 enfants vivraient en France dans un foyer où leur mère est victime de coups, de brimades, d’injures ou de violences sexuelles. Rappelons que l’enfant qui grandit dans ce genre d’environnement maltraitant, l’intègre au point de le reproduire une fois adulte. « C’est aussi ça notre responsabilité : ne pas laisser des enfants grandir en cachant des couteaux et en mettant des serviettes éponges à sécher sur les radiateurs. » estime Nadia Daam. « Le rôle de cette marche c’est d’être solidaires avec les femmes, avec les jeunes filles et aussi avec les gamins » conclue-t-elle, émue.

Nadège Beausson-Diagne, l’une des autrices de « Noire n’est pas mon métier », à l’initiative du #MêmePasPeur (le #MeToo africain), a également pris la parole, comme elle l’a déjà fait de nombreuses fois. Violée plusieurs fois, elle a accompli un travail psychanalytique pour s’en sortir. Ce travail s’il lui a donné les outils pour témoigner, a également fait ressurgir les agressions qu’elle avait subie à l’âge de 9 ans et qu’elle avait enfoui bien au fond de sa mémoire traumatique. « Tout était là. Quand je rembobine mon parcours scolaire, je réalise que toutes ces informations étaient là. Mais elles n’ont pas pu être identifiées parce que les instits, les profs, n’étaient pas à même de comprendre » déplore-t-elle, pointant du doigt le manque de formation des professionnel.les de l’éducation. Cette formation est prise en compte dans le fameux milliard demandé au gouvernement par les associations féministes.

Alors, pourquoi aller marcher le 23 Novembre ? Pour réclamer des moyens, des droits, de la considération, pour toutes les femmes et pour tout.es les enfants. Et puis, aussi, pour la solidarité du geste. « La manifestation est, je pense, la meilleure façon d’être entendu.es. Il n’y a pas plus fort, pas plus beau, pas plus puissant que de dire tout.es ensemble la même chose, en même temps » déclare la journaliste Lauren Bastide, également présente le 7 novembre.

À Samedi ?

Bénédicte Gilles 50-50 Magazine

Un grande nombre d’associations et de personnalités appellent à la marche du 23 novembre qui démarrera à Opéra à 14h. Lire leur tribune. Des marches sont également organisées en région.

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