Articles récents \ France \ Société Anne-Cécile Mailfert : “Nos rêves féministes étaient limités par cette question d’argent” 1/2

Anne-Cécile Mailfert, fut bénévole au Mouvement du Nid puis Présidente et porte-parole d’Osez le féminisme ! Investie depuis longtemps dans la recherche de fonds, en 2016, elle contribue au rapport “Où est l’argent pour les droits des femmes ?” et crée la Fondation des Femmes. Rencontre, à la Cité de l’Egalité et des Droits des Femmes, avec Anne-Cécile Mailfert.

Rappelez-nous votre parcours militant et professionnel ?

Mon parcours professionnel a commencé dans le secteur de l’économie sociale et solidaire. J’ai monté la branche française de BlueEnergy, une ONG qui développe énergies renouvelables et eau potable dans les pays en voie de développement. Ensuite j’ai rejoint le mouvement des entrepreneurs sociaux, une association de dirigeant.es de l’économie sociale et solidaire. J’étais directrice de développement, je cherchais des fonds et je m’occupais aussi des thématiques de plaidoyer. Par ailleurs, j’étais déjà militante, bénévole au mouvement du Nid. En 2011 j’ai rallié Osez le féminisme !, dont j’en suis devenue Présidente et porte-parole pendant 2 ans.

Je combinais un engagement fort et une vie professionnelle intense, ce qui n’est pas très gérable au niveau de la santé. J’ai frôlé le burn-out. Il y avait à l’époque une forte pression médiatique sur Osez le féminisme !, cela m’a mis dans un état de stress qui n’a pas été simple. OLF ! est également une grosse structure avec beaucoup de relationnel interne à gérer. Cela m’a tout simplement épuisé.

J’ai eu besoin de prendre du recul et d’essayer de trouver une autre façon de m’engager, une manière différente pour améliorer la situation des femmes. Je voulais plus de concret, plus de positif. Le problème du militantisme est qu’il nous épuise parce que nous sommes tout le temps en colère pour de justes raisons. J’avais aussi envie d’aider les actrices/acteurs sur le terrain, celles/ceux qui tous les jours trouvent des solutions . J’avais besoin de voir que des femmes s’en sortent.

Vous avez aussi commencé à réfléchir sur le manque de moyens financiers que vivent les associations qui luttent pour les droits des femmes?

Effectivement, j’observais des choses qui me mettaient en colère. Beaucoup d’associations avaient de bonnes idées et voulaient mettre en place un grand nombre d’actions. Mais, elles étaient toujours limitées par le manque de moyens. J’entendais trop souvent cette phrase : «Ce serait bien si on pouvait faire ça, mais nous n’avons pas les moyens !»

Nos rêves féministes étaient limités par cette question d’argent. Il n’y avait pas beaucoup d’argent, mais il y avait aussi cette idée que nous n’en aurions jamais. Les violences faites aux femmes n’attirent pas les dons, parce que c’est une question qui dérange, qui remet en question beaucoup de choses. Les gens préfèrent ignorer cette question et donnent pour d’autres causes.

Je me suis donc dit que c’était dommage qu’il n’y ait pas beaucoup de fondations auprès desquelles les associations féministes pourraient se tourner pour financer des actions formidables.

Donc vous vous êtes lancée dans la création d’une Fondation ?

Je voulais changer ma vie, changer ma façon d’agir, et sachant que le besoin de finances des associations était très fort, je me suis lancée. J’ai donc créé la Fondation des Femmes avec l’aide de personnes qui avaient des compétences très complémentaires aux miennes, des personnes sensibles au sujet de la lutte contre les violences faites aux femmes.

Je suis allée chercher des avocates, des personnes qui sont dans les nouvelles formes de dons numériques comme HelloAsso. J’ai également contacté des professionnel.les de la communication, de la collecte etc. J’étais à plein temps, et elles/eux bénévoles. Durant les années 2015/2016, en six mois, à une quinzaine, nous avons monté la fondation, et nous l’avons lancée en 2016.

Nous avons deux sujets importants : le droit d’un côté et l’argent de l’autre. Ce sont les deux ressources qu’il faut vraiment injecter dans le secteur pour avoir un impact plus important afin de transformer la vie des femmes.

Aujourd’hui nous avons une force juridique de 170 avocates qui nous aident ou aident les associations. Et nous organisons des collectes de fonds dont nous reversons l’intégralité aux associations de terrain.

En 2016, vous avez réalisé, avec d’autres structures, le rapport «Où est l’argent pour les droits des femmes ?» Pourquoi ce rapport ?

Les gens ne comprenaient pas bien le problème de l’argent et des violences faites aux femmes. Pour un grand nombre de personnes, cela ne sera jamais une question de moyens mais plus une question de changement de mentalité, une question de progrès, comme si les choses venaient de part elles-mêmes. Donc nous avons décidé de placer le sujet de l’argent au cœur du débat.

Nous avons chiffré ce qui existait déjà et ce qu’il faudrait faire. Le premier point qui en est ressorti est que la question des droits des femmes, aujourd’hui dans le monde, est très sous financée par rapport aux autres causes humanistes et progressistes. On observe aussi que les fondations de femmes sont peu nombreuses dans le monde. Et lorsqu’elles existent, elles sont jeunes. La plus vieille d’entre elles a un peu plus de 35 ans : Global Fund for Women, fondation américaine qui lèvent 100 millions d’Euros par an. Cela paraît beaucoup mais cela n’est pas gigantesque. Mama Cash, aux Pays- Bas lève 20 millions, cette fondation a été créée par quelques femmes autour d’une table dans les années 90.

Il faut combattre les violences contre les femmes, et pour cela il faut de l’argent. Et il faut trouver des moyens qui ne soient pas dépendants de l’État, afin que nous puissions disposer de cet argent comme bon nous semble. 

Propos recueillis par Caroline Flepp 50-50 magazine

La Fondation des Femmes organise chaque année le 25 novembre  La Nuit des Relais , soirée solidaire de collecte de fonds pour soutenir les femmes victimes de violences et sensibiliser au sujet.

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