Articles récents \ Île de France \ Société Art-thérapie contre les violences à la Maison des Femmes de Paris

La salle est comble ce vendredi après-midi à la Maison des Femmes de Paris. Victime de son succès, l’atelier d’art-thérapie, organisé par Michèle Larrouy, déborde. Qu’à cela ne tienne ! On rajoute des tables, des chaises, on se serre, afin que chacune puisse prendre place. Beaucoup des femmes présentes ont déjà participé à l’atelier. Conquises, elles reviennent. « C’est un bol d’air frais et c’est du temps pour moi » explique l’une d’entre elles, qui est là pour la troisième fois.

Il faut dire que Michèle Larrouy donne envie de revenir. La bénévole de la Maison des Femmes, ancienne coprésidente de l’association et écoutante formée dans les groupes de parole contre les violences, est professeuse d’arts plastiques fraîchement retraitée. Longtemps, elle a a travaillé avec des adolescent.es, avec qui elle a pratiqué l’art-thérapie « sauvage », instinctive. « Dans mon métier, j’ai souvent navigué entre dessiner quand nous n’avons pas les mots, dessiner pour se faire du bien et dessiner pour aller mieux » explique-t-elle. C’est donc tout naturellement que l’idée lui est venue d’animer des ateliers d’art-thérapie pour les femmes victimes de violences. À la Maison des Femmes de Paris, les ateliers sont désormais mensuels, dans la mesure du possible. Michèle Larrouy organise également des ateliers à Saint-Denis, en comité plus restreint, auprès des Femmes de Franc-Moisin.

Chaque atelier est défini par un thème différent. Ce mois-ci, le thème est « retrouver sa force, reprendre sa place ». Vaste programme pour un atelier de deux heures. Nous aurions toutes aimé rester plus longtemps. Et pourtant, en deux heures, le travail accompli est déjà immense.

Michèle Larrouy a décidé de commencer l’atelier par un temps de relaxation, comme elle le faisait autrefois avec ses collégien.nes. Les participantes qui le souhaitent peuvent fermer les yeux, les autres gardent la tête baissée. Nous suivons la voix de notre enseignante. Peu à peu chacune des parties de notre corps s’éveille. Certaines d’entre-nous prennent conscience de douleurs musculaires ou articulaires jusqu’alors ignorées. Nous prenons conscience de notre souffle, qui passe au travers de nous, propageant une douce chaleur, nous enveloppant d’une bulle de bien-être. Michèle Larrouy nous propose ensuite de faire de l’auto-massage. Nous sommes un peu déroutées par ce concept, étrange de prime abord. L’animatrice continue de nous guider, nous montrant comment se masser le crâne, les mains, le dos, les cuisses… Pour finir ce temps, nous nous reconnectons à nos voix. Timidement, puis toutes en cœur, nous crions « ah ! », de plus en plus fort. « C’était beau » glissera Michèle Larrouy un peu plus tard.

Désormais détendues et ancrées dans le moment présent, nous passons au premier exercice de l’atelier proprement dit. Nous devons chacune choisir une feuille de papier de couleur, un morceau de papier kraft et quelques craies. La consigne est la suivante : en se basant sur vos sensations lors de l’auto-massage, représentez votre corps. Après avoir dépassé les habituels blocages tels que « ça n’est pas joli » et « je ne sais pas dessiner », chacune réussit tant bien que mal à se lancer.

Nos inconscients respectifs jouent avec les lignes que nous traçons. Certaines des participantes se représentent comme microscopiques, toute petite silhouette tassée dans le coin de leur feuille. D’autres, pensant avoir terminé leur travail, découvrent qu’elles ont en réalité omis de représenter le bas de leur corps. L’une d’entre elles a tout simplement supprimé son bassin, reliant les cuisses au nombril sans s’en apercevoir ! Difficile, en effet, de représenter son bassin, son sexe, lorsqu’il est le berceau de sa souffrance. Beaucoup des femmes présentes ont subi des violences sexuelles, dont les stigmates se matérialisent soudain par l’occultation de toute une partie de leur corps. Michèle Larrouy nous accompagne, à la fois drôle et bienveillante. Sans jugement, elle nous pousse à aller plus loin, à nommer et à dessiner ce que nous avons oublié de représenter. Pour nous aider, elle a apporté un petit squelette démontable. Nous en détaillons ensemble la structure. Pour finir cet exercice, notre enseignante nous demande de faire crier notre propre représentation, comme nous avons crié nous-même plus tôt. Nous rajoutons une bulle de BD, écrivant « Ah » en lettres épaisses. 

Nous passons au second temps de l’atelier. Michèle Larrouy nous fait passer des impressions de planisphère. Ici, nous pouvons faire ce que nous voulons, à la condition d’insérer au moins un élément du planisphère, ainsi que la représentation d’un personnage ou d’une partie de personnage. Nous sommes invitées à déchirer, à froisser, à découper, à coller. Chacune se saisit d’une partie de carte terrestre qui fait sens pour elle. Beaucoup des femmes présentes viennent d’Afrique et décident de se représenter dans leur périple de vie d’un continent à l’autre, de l’Afrique à l’Europe. Pour ce qui est du personnage, certaines décident tout simplement d’insérer leur dessin du premier exercice dans ce nouveau travail. Bien que Michèle Larrouy n’ait pas précisé que ce personnage (ou partie de personnage) était sensé nous représenter, c’est l’intention que beaucoup des participantes ont mise dans leur dessin. En se représentant en association avec la partie du globe que l’on a choisi, les femmes reprennent leur place terrestre.

L’atelier touche à sa fin. Michèle demande à chacune d’afficher ce qu’elle a réalisé au cours de la séance. À la verticale, nos travaux gagnent en force. Pour nous expliquer le pouvoir de la verticalité, l’enseignante fait le parallèle avec les collages contre les féminicides qui ont fleuri partout dans Paris ces dernières semaines, et qui sont de l’art politique. Pour cette raison, l’affiche est un format que Michèle travaille beaucoup en atelier d’art-thérapie, notamment avec les femmes peu francophones des Franc-Moisin. Ce format apporte de la puissance au propos qu’il évoque, permettant à celle qui le réalise de dépasser son manque de mots. En témoigne l’affiche ci-dessous, réalisée à Saint-Denis par une jeune femme réfugiée.

Une fois nos travaux accrochés les uns à côté des autres, nous regardons ce que nous avons accompli. Les plus à l’aise complimentent le travail des autres et n’hésitent pas à se déplacer pour observer un détail de plus près, ou pour demander une explication sur la signification de telle ou telle couleur, de tel ou tel découpage. Un sentiment de sororité règne autour de la grande table.

Nous nous rasseyons, c’est l’heure du débriefing. Les participantes sont heureuses des deux heures passées ensemble. Ces deux heures, que nous aurions voulu plus longues, ont permis à chacune des femmes présentes de progresser sur son chemin de résilience. Grâce à l’art les femmes meurtries se ré-approprient le corps qu’on leur a volé. Pas étonnant que l’atelier d’art-thérapie ait autant de succès !

Michèle Larrouy demande aux participantes ce qu’elles aimeraient faire la prochaine fois. Les idées fusent : de la peinture, un atelier sur la colère, sur l’espoir, un travail sur de plus grands formats…  L’enseignante d’arts plastiques prend note. C’est désormais le moment de ranger le matériel, de nettoyer les tables, de se dire « au revoir… et à la prochaine fois ! »

Bénédicte Gilles 50-50 Magazine

Photos: Zahra Agsous 

Imprimer cet article