Culture Avec Les Aliennes, les femmes prennent la parole

Depuis le début du festival de Cannes combien de femmes ont obtenu la Palme d’Or ? Une seule, Jane Campion, qui l’a reçu en 1993 pour La leçon de piano. En 2019, combien de femmes étaient présentes au Hellfest (festival de musique metal) ? 21… sur 730 musicien.nes. Les exemples illustrant à quel point les femmes sont absentes du paysage culturel, en France comme ailleurs, ne manquent pas. C’est face à cet agaçant constat que l’association Les Aliennes s’est créée en 2016. « Nous pensons que la manière dont les femmes sont représentées par les productions artistiques et culturelles a énormément d’influence sur la façon dont les femmes sont traitées par la société » explique Tatyana Razafindrakoto, présidente de l’association. Les Aliennes ont ainsi eu l’idée d’inverser la tendance en utilisant la culture comme un outil pour faire passer un message d’égalité entre les genres. Depuis 2016, l’association a organisé plusieurs festivals, des ateliers collaboratifs pour questionner le sexisme, des ateliers de lectures féministes, etc.

Le 28 janvier dernier, les Aliennes organisaient leur première scène ouverte 100 % féministe et féminine à Paris. L’espace d’une soirée, la petite salle de spectacle de la Péniche Antipode a accueilli poétesses, rappeuses, saxophonistes, chansonnières, performeuses... « Nous avons simplement ouvert les inscriptions en disant : “Venez, venez dire ce que vous avez à dire, venez chanter ce que vous avez à chanter”. Nous voulions ouvrir un espace de création, de parole et de liberté pour les femmes » raconte Tatyana Razafindrakoto. En acceptant les candidatures sans autre critère que celui du respect de sa charte, l’association a réussi son pari : une programmation foisonnante, hétéroclite, libre.

Dans l’ambiance confidentielle du bateau, le public était au rendez-vous, prêt à partager ce moment intime avec celles ayant eu le courage de monter sur scène. Des femmes de tous les âges, aux origines ethniques et identités sexuelles diverses, se sont succédé pour mettre en musique des slogans féministes anti-Trump, déclamer un poème inédit franco-espagnol racontant l’amour entre femmes, égrainer les insultes sexistes pour mieux les dépasser ou encore interpréter un morceau électro-pop évoquant les violences conjugalesParmi ces femmes, il y avait Joyce Rivière, autrice trans, venue parler de sa lutte : celle de la reconnaissance de son identité de genre.

La polémique qui a déchiré les mouvements féministes ces dernières semaines vous aura peut-être échappé. Rappelons-la brièvement. Le 31 Janvier dernier, Marguerite Stern, militante féministe à l’origine du mouvement des collages contre les féminicides, a lancé un pavé dans la marre en déclarant dans un long thread Twitter que les femmes étaient des personnes avec des vulves, que le transactivisme (1) prenait trop de place dans le féminisme et qu’il n’avait – d’ailleurs – rien à y faire. Cette initiative a eu le mérite d’ouvrir un débat sur les intersections entre ces deux mouvements militants. Mais, soyons claires, elle a surtout eu pour résultat de déclencher une déferlante de propos haineux et violents à l’égard des personnes trans, comme à l’égard des personnes s’étant positionnées contre le transactivisme.

La position des Aliennes sur le sujet, puisqu’il semblerait qu’il faille désormais se positionner, est explicite. « Nous n’arrivons pas du tout à comprendre que l’on puisse, en tant que personne ou en tant que militant.e, vouloir décider de qui a le droit de porter le nom de “femme”. Pour nous c’est très clair : nous ne sommes pas là pour questionner ou juger l’identité de genre de qui que ce soit ! » déclare la présidente de l’association. D’où la présence de Joyce Rivière, plus que bienvenue, sur la scène de la Péniche Antipode. L’autrice y a lu l’un de ses textes.

 Les Constellations

« J’aimerais te parler de futur

J’aimerais nous parler de futurs

J’aimerais nous voir dans une autre dimension

Loin des regards et des projections

sur nos corps

de l’autorité médicale

j’aimerais te parler de lendemains qui chantent

à tue tête Dalida, Beyonce, Sade, Peaches, Lizzo, Tami T, Kompromat, Anhoni

j’aimerais qu’on cueille des cerises ensemble

et que tu me voies enfin comme celle que j’ai toujours été » (2)

Joyce Rivière

L’émotion s’empare du public. Quelques personnes voient des larmes perler au bout de leurs cils. C’est pour certain.es la première fois qu’elles/ils entendent une femme trans raconter ce qu’elle traverse dans sa quête de reconnaissance en tant que femme. Pour celles et ceux qui sont né.es conformes au genre qui leur a été assigné à la naissance, il peut être difficile, voire impossible, de concevoir la transidentité. Est-ce une raison pour la rejeter ? Peut-être faudrait-il mieux commencer par écouter les personnes qui la vivent et essayer de comprendre, ou du moins accepter, ce qu’elles ressentent.

Les Aliennes, à travers leurs actions, donnent une chance à toutes les femmes de s’exprimer librement, d’être écoutées et d’exister sur la scène culturelle. Une asso à suivre !

Bénédicte Gilles 50 – 50 Magazine

Photo de Une: Nicole Saxo sur la scène de la Péniche Antipode

1 Le transactivisme est un militantisme qui lutte pour la reconnaissance de l’identité Trans et la fin des discriminations.

2 Pour lire la suite, et les autres textes de Joyce Rivière, rendez-vous sur son blog.

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