Articles récents \ Culture \ Livres L’autre muse de Charles Baudelaire

On lui connaissait Jeanne Duval, la vénéneuse Vénus noire qui lui aurait transmis la syphilis, Sara, la prostituée dite Louchette, Aglaé Savatier son amour secret surnommée la Présidente et bien d’autres muses qui inspirèrent le poète maudit. Mais on méconnaît l’influence de Caroline Archenbaut-Defays, la mère idolâtrée de Charles Baudelaire. Dans Caroline, mère de Baudelaire, Franca Zanelli Quarantini, spécialiste en littérature française et traductrice, s’est penchée sur sa vie et ses relations avec son fils.

Franca Zanelli Quarantini, vous êtes italienne, pourquoi cet amour pour la littérature française ?

Je me souviens avoir lu Le Rouge et le Noir de Stendhal quand j’étais au lycée et Julien Sorel, avec sa brûlante froideur, m’a absolument conquise. En même temps, j’ai lu Les Fleurs du mal et là encore ce fut le coup de foudre. Disons que ma destinée professionnelle s’est décidée en ce temps-là, tout le reste est venu presque naturellement. Il est vrai que j’aurais voulu aussi devenir médecin mais ma grand-mère me l’a empêchée, elle disait que j’aurais vu « des hommes nus » et que cela ne convenait pas à une jeune fille rangée !…

Pourquoi vous êtes-vous intéressée à la vie de Charles Baudelaire en particulier ?

Quand on a 16 ans, on aime les personnalités rebelles et Baudelaire a incarné pour moi le poète par excellence, c’est-à-dire le divers, le génie incompris, celui qui rame à contre-courant, et qui en plus ne manque pas de beauté. Chaque volet de la production de Baudelaire a ouvert une voie nouvelle, anticipant le XXéme siècle et la modernité.

Dessin de Laurent Paturaud

Votre livre évoque la vie méconnue de Caroline Baudelaire et son influence sur son fils. 

Vous avez dit Caroline Baudelaire et dans ce nom il y a déjà en filigrane tout mon roman. En fait, on a pu appeler Caroline, Mme Baudelaire, pendant huit ans seulement de 1819 à 1827, car son premier mari François Baudelaire, le père du poète, mourut en 1827, quand le petit Charles n’avait même pas huit ans. L’année suivante, en novembre 1828, Caroline se remarie avec le chef de bataillon Jacques Aupick. Elle deviendra donc, à partir de cette date-là Madame Aupick. Sans crainte d’exagérer, on peut dire que derrière ce changement de nom, il y a tout un drame familial, tout un roman, car pour le futur poète ce second mariage de sa mère a été la blessure qu’il a portée tout sa vie. Charles a toujours été passionnément attaché à sa propre mère. Dans certains poèmes, il évoque, entre les lignes, l’année de veuvage où la mère « n’était qu’à lui », une année qui, d’après ses propres paroles, a été pour lui le temps du bonheur. L’apparition dans la vie de sa mère du militaire Aupick, jeune, avenant et promis à une belle carrière, a signifié pour Charles la perte de son petit paradis à deux. Après les premières années où il vécut souvent dans un collège, à son retour à Paris le jeune Baudelaire donna les premiers signes d’intolérance vis-à-vis de celui qui était son parrain. On peut dire que son refus d’un style de vie bourgeois commença dès l’adolescence.

Comment étaient les relations entre Caroline et son fils ?

Jaloux de la place de son beau-père dans le cœur de sa mère et dès qu’il put profiter de l’héritage de son père, le jeune Charles quitte le ménage Aupick à 20 ans. Il commence une vie de bohème luxueuse puis tombe dans la misère, rencontre la superbe mulâtresse Jeanne Duval qu’il chanta dans ses poèmes. Bref il devint « Baudelaire ». Son rapport avec son beau-père devenant de plus en plus difficile, ils arrivèrent à se détester ouvertement, mais le lien passionnel avec sa mère se poursuivit, même à l’insu d’Aupick. Mère et fils se rencontraient au Louvre, dans les jardins publics, dans un café… Il lui a écrit des centaines de lettres qui sont arrivées jusqu’à nous et dans lesquelles les déclarations d’amour s’alternent avec des accusations parfois graves. Baudelaire détestait le style de vie bourgeois que sa mère menait avec Aupick, lequel deviendra Général et même ambassadeur; peut-être parce qu’il comprenait que sa mère n’était pas comme elle voulait apparaître…

C’est-à-dire ?

Caroline a vécu, pour ainsi dire, plusieurs vies, et c’est cela qui m’a décidée à lui dédier un roman. Née à Londres pendant la Révolution française, son père Charles Archenbaut-Defayis, royaliste, mourut probablement pendant une expédition militaire à Quiberon. Rentrée en France en 1800, sa mère Julie Foyot mourut peu de temps après laissant la petite Caroline sans famille et dans la misère. Accueillie dans une riche famille parisienne, elle y joua le rôle de parent pauvre jusqu’à son mariage avec François Baudelaire, qui était beaucoup plus âgé qu’elle. Caroline est donc passée à travers plusieurs conditions sociales. Elle a connu la misère, la condition d’orpheline, le devoir de gratitude et même un premier mariage avec François Baudelaire qu’on hésitait à qualifier de mariage d’amour.

Pourquoi avez-vous choisi le style roman plutôt qu’une biographie pour raconter la vie de Caroline ? 

Parce que la vie de Caroline a été un roman qui n’attendait qu’à être raconté ! A mon avis, seul un roman pouvait donner la juste résonance aux morceaux épars d’une vie aventureuse mais en grande partie restée dans l’ombre. Il y a, à mon avis, comme une affinité secrète entre la mère et le fils. Bien qu’à des âges différents, tous les deux ont connu la misère, l’humiliation, et même les amours socialement interdits, du moins en ce temps-là. Si Baudelaire était épris d’une mulâtresse insouciante qu’il protégeait et entretenait comme il pouvait, la jeune veuve Baudelaire, de son côté, entama une liaison secrète et passionnelle avec Aupick avant leur mariage. On a la preuve qu’elle avorta d’une petite fille. Bref, rien n’est si bourgeois qu’il ne paraît dans la vie de Caroline. Malheureusement la critique baudelairienne, qui a souvent fait preuve d’une tenace misogynie, l’a diminuée et amoindrie, altérant la vérité.

Peut-on dire que Caroline était féministe ?

Comment répondre ? Elle n’était pas écrivaine, elle n’était pas Georges Sand, elle n’a pas laissé d’opinions noir sur blanc à ce propos. Mais elle a lutté toute sa vie, cela est certain.

Avez-vous écrit sur d’autres personnages féminins comme modèle inspirant ?

J’ai fait connaître en Italie une héroïne de la Révolution française, Olympe de Gouges, dont j’ai traduit les écrits politiques et les pièces de théâtre. C’était une vraie rebelle, une femme très attachante et en grande partie encore méconnue en Italie. 

Laurence Dionigi, 50-50 Magazine

Franca Zanelli Quarantini : Caroline, mère de Baudelaire. Un livre perpétuel Ed. Monaco, CRS 2021

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