Articles récents \ Monde Écoféminisme : femmes, écologie et engagements politiques

Les 4 et 5 juin derniers se tenait à Paris le colloque « Femmes, écologie et engagements politiques du Sud au Nord ». Organisé par l’Université de Chicago qui dispose de plusieurs antennes universitaires dans différents pays, cette rencontre croisant des disciplines variées avait pour objectif de produire une réflexion autour des questions féministes et environnementales au prisme de leur ancrage socio-économique. 

La première journée était articulée autour des notions d’écoféminisme, de care environnemental, mais également de la lutte des peuples autochtones face aux extractivismes. Les participantes ont cherché à questionner le lien entre féminisme et écologie, en replaçant ces questionnements dans des dynamiques néocoloniales et les rapports entre les Nord et les Suds. 

Environnement et inégalités 

Nathalie Blanc, géographe et directrice de recherche au CNRS rappelle la nécessité de prendre en compte les caractères sociaux dans l’étude de l’environnement. Les problèmes environnementaux ne sont pas uniquement naturels mais prennent également racine dans des dynamiques de pouvoir, dans la mesure où ils affectent des populations particulières. Les politiques environnementalistes des dernières décennies se sont principalement concentrées sur les grandes questions écologiques, négligeant en parallèle les problématiques environnementales quotidiennes et ordinaires. Selon la chercheuse, il est nécessaire de repolitiser le cadre de vie, qui inclut aussi bien le logement, l’alimentation que la santé, et qui ne peut être distingué de la question environnementale. 

A l’échelle de la planète, la géographe constate que les femmes sont généralement cantonnées à un environnement de proximité. En effet, elles ont globalement un accès moindre à la mobilité en comparaison aux hommes. Au sein des couples hétérosexuels, la voiture appartient bien plus souvent à l’homme, ce qui lui permet d’évoluer dans un espace élargi. Dans de nombreux pays, les normes culturelles empêchent par ailleurs les femmes de faire du vélo, une pratique considérée comme indécente pour ces dernières. À une échelle globale, nous pouvons également constater que les femmes demeurent sous-représentées dans les processus décisionnels liés aux questions environnementales. 

Écoféminisme et care environnemental 

En rappelant les définitions de l’anthropocentrisme et de l’androcentrisme, la philosophe et autrice écoféministe Alicia H. Puelo a mis en avant le fondement même de l’écoféminisme, à savoir la tentative d’aboutir à une société qui dépasserait toutes les oppressions, liées à la couleur de peau, au sexe, à l’orientation sexuelle etc. 

Anthropocentrisme : biais d’espèce qui nous mène à croire que seuls les êtres humains méritent considération. 

Androcentrisme : biais genré plaçant les hommes au centre du monde.

Le fait que les femmes tendent à entretenir un lien de proximité avec l’environnement les encourage à avoir des gestes de care envers celui-ci. La notion de care se retrouve dans différents aspects de la vie des femmes à laquelle elles sont socialement reléguées. Le fait de prendre soin, des enfants ou de son foyer, semble aujourd’hui s’élargir aux préoccupations écologiques actuelles. Ainsi, comme le rappelle Alicia H. Puelo, le care peut représenter une forme d’assujettissement pour les femmes, et renvoie généralement à une dimension essentialiste. Faisant discuter sexisme et spécisme (1), la philosophe explique que le care porté par les femmes aux animaux peut être perçu comme une révolte puisqu’elles remettent en question l’ordre andro-anthropocentrique.

Pour l’autrice, la violence envers les animaux peut même être considérée comme un moyen de construire une identité masculine forte. L’anti-spécisme viendrait alors remettre en question cette identité patriarcale. La transmission du care aux hommes par le biais de l’éducation apparaît pour elle comme une solution pour sortir de cette oppression du vivant et des femmes par les hommes. 

Inégalités et populations autochtones

Ainsi, il se dessine en fond une relation réciproque entre inégalités sociales et crise écologique. Marta Dell’Aquila, doctorante en philosophie à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, a travaillé sur les politiques extractivistes au Chili en mettant en avant le rôle joué par la société civile et les réseaux de femmes mapuches qui luttent pour la préservation des terres. 

Les Mapuches représentent le peuple autochtone majoritaire au Chili. Les femmes mapuches, systématiquement exclues des réseaux de pouvoirs traditionnels, ont créé leurs propres réseaux dans le but de s’organiser autrement et de lutter contre l’impérialisme de l’État chilien et pour la récupération de leurs terres. Au Chili le mouvement de contestation sociale à l’œuvre depuis octobre 2019 et le mouvement mapuche convergent dans leur critique des politiques néolibérales des gouvernements successifs qui les placent dans une situation de vulnérabilité.

Le Chili est une zone géographique naturellement privilégiée en termes d’accès à l’eau douce. Cependant, sous le régime militaire, la Constitution de 1980 réglemente l’accès à l’eau et la privatise, faisant de cette question un enjeu majeur au Chili. La pandémie de Covid-19 a engendré une pénurie d’eau dans le pays, rendant l’accès à cette ressource très difficile pour les populations les plus faibles. En cette période où l’eau est également indispensable pour permettre des gestes d’hygiène nécessaires à la santé publique, les femmes, majoritairement en charge des foyers, doivent aller chercher l’eau dans des quartiers avoisinants, risquant alors de s’infecter. 

Matérialités et spiritualités 

La deuxième journée s’est structurée autour des matérialités et spiritualités, deux dualités présentent dès les premières réflexions sur l’environnement. Les conférencières ont alors questionné nos représentations d’une vie bonne, les formes de « greenwashing » de notre modèle capitaliste moderne ainsi que les enjeux de transformation quotidienne. La discussion collective s’est conclue autour des enjeux de justice sociale et environnementale.

Ariel Salleh, autrice et activiste membre fondatrice de la Global University for Sustainability (2), souligne que la pensée eurocentrique a défini la nature, les femmes et les autres peuples comme des objets permettant d’engendrer du profit. Pour elle, le productivisme eurocentrique doit être remplacé par des valeurs qui respectent la vie sur Terre. C’est en ce sens qu’elle aborde l’épistémologie des soignants comme celle des Premières Nations, leur modèle alternatif repose principalement sur les savoirs indigènes ancestraux où « la Terre fait loi » : le mode de vie est adapté au territoire et aux cycles des saisons. Toutefois celui-ci reste invisible « dans un discours masculin blanc, de classe moyenne où la droite et la gauche partent du principe que le travail doit être productif » précise-t-elle.

« Il est absolument déterminant aujourd’hui, de changer nos normes comptables et d’essayer de réfléchir à nos représentations de la vie bonne pour pouvoir développer des modèles économiques qui favorisent une relation ajustée aux écosystèmes », Cécile Renouard, professeure de philosophie au Centre Sèvres.

Le rôle particulier des femmes 

Puis, en prenant l’exemple des femmes des quartiers urbains qui s’organisent aujourd’hui pour stopper l’utilisation des pesticides, des essais nucléaires ou bien encore des OGM, Ariel Salleh montre que les femmes s’impliquent et se démarquent dans la lutte contre le changement climatique. Celles-ci ont en fait observé le parallèle économique entre la marchandisation du corps des femmes et des autochtones avec celle des ressources naturelles. Tout comme Ariel Salleh, Cécile Renouard, professeure de philosophie au Centre Sèvres, relève le rôle particulier des femmes, notamment dans la dénonciation de la pratique ultra-consumériste et démontre qu’elles sont souvent doublement victimes d’injustices culturelles. Elle appuie de plus son propos sur les enjeux de transformation quotidienne, une manière pour elle de relier « transformation intérieure » et « transformation institutionnelle ». En effet, pour Cécile Renouard, « il est absolument déterminant aujourd’hui, de changer nos normes comptables et d’essayer de réfléchir à nos représentations de la vie bonne pour pouvoir développer des modèles économiques qui favorisent une relation ajustée aux écosystèmes. »

Magali Calise doctorante en philosophie, a développé le concept de “la sanación” mot originaire du Guatemala, elle le désigne comme un “chemin spirituel pour faire face aux violences, pour lutter politiquement contre les systèmes d’oppressions”. C’est un terme qui englobe les soins physiques, thérapeutiques et même psychiques plus particulièrement sur le corps des femmes, de la Terre. Elle démontre que c’est une nouvelle pratique qui comprend des dimensions de soins, de politiques et de pratiques spirituelles. Le but premier de « la sanación » est de soigner des oppressions, « c’est une puissance d’agir, et pas uniquement un agir politique » complète-t-elle. Elle a aussi abordé l’écopsychologie qui met en avant combien les maux de notre société sont collectifs et liés à une certaine manière d’organiser nos productions ainsi que nos modes de vie. 

Marthe Dolphin et Laurène Pinvidic 50-50 Magazine

(1) Mode de pensée selon lequel certaines vies sont plus importantes que d’autres. Souvent les vies humaines sont considérées supérieures à celles des animaux non-humains.

(2) Initiative qui soutient la prolifération d’organismes locaux autonomes et autogérés et leur mise en réseau interdépendante pour une durabilité écologique et socio-économique avec justice. 

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