France \ Société Inceste : ouverture d’une plate-forme dédiée aux témoignages

Depuis le 21 septembre, deux numéros d’urgence fonctionnant entre 10 heures et 19 heures, du lundi au vendredi sont à disposition des victimes : 0805 802 804 pour la France métropolitaine et 0800 100 811 pour l’Outre-mer. En appelant ce numéro dédié, les victimes seront entendues par des écoutant·es expérimenté·es, en mesure de décrypter les mécanismes des violences sexuelles et la stratégie de l’agresseur. Les écoutant·es pourront les orienter, si elles en ont besoin vers une aide, psychologique, sociale ou juridique.

Cette ligne d’écoute, mise en place par la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (CIIVISE) doit aussi servir à faire évoluer les politiques publiques de prise en charge des victimes et de poursuite des auteurs. En remplissant, à l’issue de leur entretien avec un·e écoutant·e (ou après l’envoi de leur témoignage par écrit), un questionnaire portant sur les mécanismes des violences sexuelles, leurs conséquences et les réponses sociales et/ou judiciaires qui auront été apportées (ou pas), les victimes pourront proposer des améliorations aux réponses pénales et surtout des améliorations aux prises en charge psychothérapeutiques et sociales.

Chaque année, au moins 160 000 enfants subissent des violences sexuelles, rappelle la CIIVISE. Dans la plupart des cas l’enfant garde le secret, comme l’exige son violeur.

Si le tabou persiste, aucun doute que la victime ne sera pas aidée. D’où l’importance de recueillir la parole de l’enfant et de la/le croire. Malheureusement même un·e enfant écouté·e avec bienveillance et cru ne sera pas automatiquement sauvé·e et protégé·e de son agresseur. Pire ce sont souvent les mères qui ont recueilli cette parole que la justice accable.

Cette théorie, appelée « Syndrome d’Aliénation Parentale » (SAP), a été inventée par Richard Gardner dans les années 1980. Ce concept anti-victimaire n’a aucune validité scientifique.  Il n’est pas reconnu par l’OMS et il fait l’objet de nombreux débats. Le SAP propage le « mythe » de la mère aliénante et de l’enfant menteuse/menteur.

Malgré son manque de fondement scientifique, ce concept est repris par des psychologues, des avocat·es ou les services de protection de la jeunesse. En France, en Belgique, dans beaucoup de pays, le SAP est considéré par les tribunaux de la jeunesse et de la famille comme étant une raison valable pour un transfert de garde au père, voire un placement.

Les mères sont accusées d’inventer les agressions, elles aliéneraient leurs enfants, qui seraient victimes non pas d’inceste, mais du SAP. Cette théorie a pris pied en France dans les années 1980 et il est bien difficile d’en débarrasser nos tribunaux, même en l’absence de tout fondement scientifique et après le dévoilement des crimes de son inventeur, Richard Gardner.

Les enfants victimes d’inceste ne peuvent compter ni sur la justice, ni sur leur parent protecteur (souvent la mère), empéché·e de les protéger car considéré·e comme coupable.

Les pères incestueurs, eux, ne sont pas désavoués comme pères ni sanctionnés en tant que citoyens, ils restent dépositaires de l’autorité parentale, bien intégrés à une société qui leur livre quasiment les enfants victimes. Dans son livre La Loi des pères Patric Jean explique comment au cours des procès le père violeur est présenté comme victime d’une machination et l’enfant victime comme un pantin manipulé par une mère vengeresse.

Les violeurs d’enfants ne sont pas atteints par la justice

Quoi de plus vulnérable et dépendant qu´un nouveau-né ?  Nous avons inventé depuis 300 ans le concept de minorité pour protéger les enfants, qui du fait de leur immaturité ne peuvent se défendre eles/eux mêmes contre les injustices qui sont commises à leur encontre. La minorité a son redoutable pendant : l’autorité parentale. Celle-ci peut être le garant d’une éducation bienveillante permettant une croissance en confiance où la vulnérabilité et l’impuissance ressenties par le petit enfant sont surmontées. Elle peut aussi être le lieu de l’apprentissage de la soumission par la force. Si l’enfant est conforté dans son sentiment d’impuissance par des adultes faisant usage de leur force pour les dominer et les maltraiter il intègrera le paradigme selon lequel « la raison du plus fort est toujours la meilleure ».

Il est probable que l’expérience de l’extrême vulnérabilité de nos premiers jours de vie laisse des traces profondes dans notre inconscient, nous marque à tout jamais. Malheureusement trop d’enfants font l’expérience de l’abus de pouvoir des adultes, de l’écrasement de leur corps et de leur âme d’enfants sous l’autorité d’adultes à qui leur supériorité physique donne un pouvoir de fait.

Lors de notre vie d’enfant et d’adolescent·e nous devons trouver dans les adultes de notre entourage la force de construire notre propre personnalité sans nous sentir écrasé·es par leur toute-puissance. Un·e enfant éduqué·e dans la violence et la soumission aux adultes devient, en général, un·e adulte prêt·e à exercer des violences sur plus faible que lui.

S’il devient parent la constatation de la vulnérabilité de son nouveau-né peut réveiller en l’adulte qu’il est devenu le sentiment de sa propre impuissance passée par rapport aux adultes. Des traumatismes sont ravivés. Il se trouve dans la position de pouvoir de l’adulte potentiellement violent, après avoir surmonté le traumatisme d’être dans la position de l’enfant vulnérable et dépendant.

L’auteur de La Loi des Pères, Patric Jean, décrit le droit patriarcal qui permet à l’homme adulte de se comporter comme le propriétaire de son enfant. Ce droit, vieux de plusieurs millénaires permet de cautionner le débordement de violences et l’ivresse de puissance que représente l’agression sexuelle de son propre enfant.

Pour les enfants, l’inceste est une catastrophe fondatrice : souvent le prélude à d’autres victimisations dans la vie d’adulte. Patric Jean constate que dans les huit cas qu’il a explorés, les enfants ont été plus souvent auditionné·es et expertisé·es que les pères incriminés, pire, que les enfants ont été séparé·es de leur mère qui tentaient de les protéger, et confié·es au père incestueur lui-même.

Ces cas pourraient apparaître comme de rares exceptions qui témoignent de dysfonctionnements de la justice. Mais ils se reproduisent avec trop de régularité : ils font système.

Quel est ce système ? Celui d’une justice gangrénée par la domination patriarcale encore très ancrée dans les esprits, qui cautionne la parole d’un père et questionne la parole d’une mère. Une justice très imprégnée de stéréotypes selon lesquelles les femmes qui demandent le divorce agissent dans leur propre intérêt, instrumentaliseraient leurs enfants en inventant des violences sexuelles qui n’ont jamais eu lieu. Les enfants victimes d’inceste sont donc aussi victimes de l’aveuglement des juges et des expert·es qui les soutiennent.

La revendication d’une réelle écoute des enfants victimes, portée par nombre d’associations de protection de l’enfance relève d’une urgence absolue. Les jeunes victimes réellement écoutées et comprises pourraient faire le deuil de la relation avec le parent violent et se reconstruire dans un environnement protecteur. On ne peut que souhaiter à ces enfants et à leur mère que le législateur s’empare enfin de ces questions et réforme radicalement la justice. Il s’agit de la pire forme de domination masculine qui s’exerce à l’encontre des plus faibles.

La mise en place de cette commission et de ces lignes d’écoute devrait faciliter la levée du secret auquel l’agresseur contraint l’enfant. Un réel progrès dans la prise en charge des victimes devrait découler du traitement des informations confiées par les anciennes victimes. Elles permettront d’éradiquer définitivement le SAP de la justice française, de faire cesser cette complaisance cruelle avec les agresseurs et de protéger efficacement les enfants.

Florence-Lina Humbert 50-50 Magazine

Patric Jean La Loi des pères Ed. du Rocher 2020

 

 

 

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