Articles récents \ Chroniques Chronique l’aire du psy : En corps

Encore, la polyphonie de ce titre est éloquente. Elle résonne du titre d’un séminaire du psychanalyste Jacques Lacan tenu en 1972-1973. Elle résonne également du cri de jouissance prêté aux partenaires féminines dans les mauvais films érotiques. Cet encore incarnation supposée de la jouissance traverse le corps telle l’expression exacerbée d’un trop plein. Cet encore qu’exprime l’enfant désireux que se poursuivent les tours de manège, que ça ne cesse pas de tourner, que ça se poursuive à l’infini. Les conduites addictives sont également mues par cet encore d’un corps insatiable.

Dans le film de Cédric Klapisch, c’est du corps engagé dans la danse, dont il est question. La chorégraphie, c’est littéralement l’écriture du corps en mouvement ou l’écriture des mouvements des corps. C’est ce corps au travail, qui répète inlassablement les mêmes gestes pour conquérir postures, musculatures, souplesse des articulations. Mais les films de Klapisch observent aussi l’évolution des discours sociétaux : nous mesurons combien les enjeux féministes traversent désormais les relations femmes/hommes, fille/père. Élise, l’héroïne du film interprétée par Marion Barbeau, a été accompagnée durant ses années d’apprentissage de la danse classique par sa mère jusqu’à son décès. C’est du côté maternel que le désir de danser a ainsi été porté au fil de l’enfance. La vie provinciale ne permettant pas l’autonomie des trajets, Élise était conduite aux cours de danse. C’est l’internat à la capitale, qui prendra finalement le relais du père conducteur.

 Le film s’engage sur un ballet classique, qui nous emporte. La tension est à son comble quand la cheville de la danseuse flanche. N’y voyons point une déclinaison œdipienne, même si Œdipe signifie littéralement « pied tordu, enflé » et qu’une mère morte accompagne le destin de cette danseuse. Par contre, prêtons attention à la trahison par l’être aimé, qui profite des coulisses pour en embrasser une autre sous les regards de tout·es durant une représentation. Il est question d’entorse, de rupture, de déchirure ligamentaire… Lors de la première d’un ballet, Élise s’effondre sous le regard de son père et de ses deux sœurs. Le verdict médical envisage un possible renoncement à danser.

Yann, son kinésithérapeute new-age, interprété par François Civil, est plus optimiste. L’abréviation kiné n’est pas sans nous faire entendre son pouvoir de faire renaître (qui naît). Chez lui, l’affect est à fleur de peau. Le chassé-croisé amoureux a fait d’Élise et de Yann «les deux cocus de l’histoire». Lorsque Freud théorise le transfert, il souligne que celui-ci est porté par l’amour. Yann en fournit une illustration caricaturale, mais touchante par sa naïveté. Là où l’on constate que le féminisme est à l’œuvre, c’est dans le respect d’hommes, capables désormais de prendre en considération l’accueil du désir des femmes. «Quand c’est non, c’est non» semble intégré. Et même si ça fait mal d’être éconduit, un lien amical reste possible. Il existe d’autres voies que le dépit et ses conséquences violentes.

 Avant de s’engager dans la «restauration» (à entendre dans sa plurivocité) au sein d’une résidence pour artistes, Sabrina, une amie entraine Élise dans des séances de photographies pour des catalogues de mariage. Tandis que le photographe réclame d’une jeune modèle une pose agenouillée devant un marié au regard lointain, Sabrina se révolte et suscite l’étonnement du photographe, qui, arguant de son expérience, soutient que «c’est une pose classique» ! Nous entendons ici l’annonce de ce que l’héroïne du film ignore encore, à savoir son échappée de la danse justement classique.

«T’en chies, c’est peut-être bien qu’t’en chies un peu» lui dit Josiane, jouée par Muriel Robin, la propriétaire de la résidence d’artistes. Elle poursuit en affirmant que le bonheur n’est pas normal, qu’il est une sorte d’accident et qu’Élise est contrainte de découvrir les obstacles de vie. Expérience, qui lui a jusqu’alors été épargnée… A l’épluchage des légumes, dos à la compagnie de danse contemporaine va succéder la jubilation du regard, puis peu à peu la renaissance du désir de danser. C’est Josiane, qui trouvera les mots pour qu’Élise franchisse le pas.

Avec En corps, nous circulons du corps de ballet de la danse dite classique à son autre modalité dite contemporaine. Pour l’une, le corps se doit d’être aérien, porté par la légèreté, là où l’autre se veut terrien, ancré dans le sol. L’un résonne du martèlement des basses, tandis que l’autre vise l’élévation. Décoller versus atterrir. D’une existence engagée sur la pointe des pieds, une blessure d’amour propre attaque le corps, menace le désir. La rencontre de paroles soutenantes, engagées peut produire des miracles. Celle qui avait tout se retrouve sans rien. Son dénuement ne suivra pas la pente dépressive. Sa mère morte lui a préalablement légué un message vivant : «vis plusieurs vies». D’autres s’en sont faits les porte-voix aux moments opportuns.

Qu’un message d’espoir en ces temps si troublés soit ainsi porté à l’écran est bienvenu.

Daniel Charlemaine 50-50 Magazine 

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