DÉBATS \ Témoignages Les funas et la justice sociale en Amérique du Sud

Les funas et la Justice

Il arrive que les organismes créés pour protéger et rendre justice soient défectueux. Trop souvent, les femmes n’ont qu’elles-mêmes pour se protéger et se défendre des violences basées sur le genre. Il faut donc s’organiser autrement. C’est pour ces raisons que sont nées la justice sociale et les funas en Amérique du Sud. 

La justice sociale est une forme de justice alternative qui ne passe pas par les entités créées à cet effet par la société. C’est en quelque sorte une justice par le peuple. En Amérique du Sud, cette justice sociale a pris la forme des funas. Une funa est l’affichage sur les réseaux sociaux d’un agresseur (un homme habituellement) avec autant d’éléments que possible : sa photo, son nom et surtout ses actes. Des pages Instagram sont créées et les posts sont des témoignages et accusations. Leur but est simple. Beaucoup de ces hommes violents et parfois récidivistes, sont en liberté. Et à moins que les victimes passées ne sortent de l’ombre pour raconter ce qu’il leur ont fait, ils continuent à trouver d’autres cibles. Les funas, relayées à grande échelle, permettent à la société de savoir qu’il faut se méfier d’eux. 

Ama (1), une jeune chilienne, n’a que 16 ans quand elle est victime d’un viol. Son agresseur, Maicol, est un ami de toujours en qui elle a toute confiance. Elle partage son témoignage et explique sa décision de lancer une funa contre lui. 

En juin 2017, je retrouve Maicol chez lui pour qu’on passe journée ensemble. Comme à notre habitude, nous allons acheter de l’alcool pour discuter autour d’un verre. Nous nous installons sur son lit et nous mettons à boire assez tôt. Je me retrouve saoule très rapidement. Il me fait des avances et je me retrouve nue sans m’en rendre compte. Je suis extrêmement nerveuse parce que je n’ai jamais eu de relation sexuelle. Il commence à effleurer mon sexe avec le sien. C’est à ce moment là que je lui dis “non” pour la première fois. Il continue à m’embrasser dans le cou alors je lui explique que je ne veux pas. Ça n’a pas l’air de l’importuner. Je lui dis non une dernière fois mais ça ne change rien. Je décide de me laisser faire. Etant donné que je n’étais pas du tout prête, je souffre énormément. Quand il finit enfin et se retire, je me mets à pleurer de façon incontrôlée. Il me prend dans ses bras et me rassure. J’accepte son soutien parce que j’en ai vraiment besoin mais je suis très confuse de le voir changer d’une minute à l’autre avec moi. A cause du stress et de l’alcool, je me mets à vomir. Et lui, tel un bon ami, me tient les cheveux en me tapotant le dos pendant que je vomis. Vidée de mes forces et exténuée, il m’aide à me rhabiller et nous nous allongeons pour regarder quelques vidéos sur Youtube. Après ça je lui dis que je vais rentrer chez moi et nous nous quittons comme si rien ne s’était passé. Pendant les mois qui ont suivi, on a continué à faire partie du même groupe d’ami·es et il a recommencé à se comporter avec moi exactement comme avant ce jour. Il ne m’en a jamais reparlé. Je finis par m’éloigner de lui parce que je ne supportais plus son comportement envers les femmes, sans pour autant réaliser la gravité de ce qu’il m’avait fait.

En 2019, deux ans plus tard, il y a un vrai boom des funas dans tout le pays. Je me suis toujours sentie proche de la cause féministe alors bien sûr j’ai beaucoup lu de funas même si ce ne sont pas des lectures faciles. Je prends alors conscience de ce qui m’est arrivée : c’était un viol et je suis une victime. Cette nouvelle réalité est dure à digérer mais en plus, je commence à me dire que je ne suis sûrement pas la seule à qui il a fait ça. Je me renseigne sur le fonctionnement des funas et j’en parle à un ami. Il me dit qu’il ne peut bien sûr pas prendre la décision à ma place mais qu’il me soutiendra quelle que soit ma décision. C’est cette discussion qui m’a aidée à me lancer. J’écris tout ce que je viens de raconter dans mes notes, je crée une page Instagram nommée “Funamaicol” et je poste mon témoignage anonymement. L’anonymat n’est pas commun pour les funas mais moi je ne pouvais pas faire autrement parce que je ne voulais pas avoir à le dire à mes parents et je ne voulais pas non plus être vue par toute le monde comme “cette fille”. Je ne voulais pas être réduite à ce qui m’est arrivée. Je pensais que tout le monde allait me traiter de menteuse et tourner la page. Mais ce n’est pas du tout ce qui s’est passé. Mon post a reçu environ 1500 likes donc je vous laisse imaginer combien de personnes l’ont lu. Il faut savoir que je vis à Quillota. C’est une assez petite ville, il n’y a que 70 000 habitant.es, les informations circulent très vite. Aussitôt posté, mon témoignage en a attiré d’autres. Dans mes messages privés j’ai reçu une vague de témoignages de jeunes filles que, comme moi, Maicol a abusé ou violé. Au total j’ai pu compter une trentaine d’histoires d’agression ou de viol. Je me doutais que je n’étais pas la seule mais je n’aurais jamais deviné qu’il y en avait autant. Après avoir demandé l’accord aux victimes j’ai posté leurs témoignages pour m’assurer que cette funa serait prise au sérieux. Et je pense que j’ai bien fait.

Maicol a commencé à être insulté dans la rue, à recevoir des menaces de mort sur les réseaux sociaux et surtout à être renié par tous ses amis. Il était traité comme un pestiféré à Quillota. Il a fermé tous ses réseaux sociaux et s’est fait discret. Ensuite, je ne sais pas précisément ce qui lui est arrivé. En juin 2020 je suis tombée sur un nouveau compte à lui où il se faisait appeler “Mike” et où on voyait qu’il avait changé sa couleur de cheveux. Ce compte disait qu’il vivait dans une ville à environ 200km de Quillota. Ca me rassure parce qu’encore aujourd’hui je suis terrifiée à l’idée de le croiser dans la rue. J’ai fait un screen de ce compte pour le poster sur la funa. Il l’a donc supprimé. Ça a été silence radio jusqu’au mois dernier. Une fille a envoyé un message au compte de la funa pour me dire qu’elle l’avait rencontré en soirée et que sa tête lui disait quelque chose. Elle s’est souvenue quelques jours plus tard qu’elle avait lu la funa sur lui en 2019. Je lui ai posé quelques questions sur la vie qu’il mène aujourd’hui et j’ai été très déçue d’apprendre qu’il n’a pas changé. Il est toujours aussi misogyne et ne semble pas avoir changé sa façon de traiter les femmes. Il s’est vanté à cette soirée de la collection de nudes qu’il a dans son téléphone. Les femmes sont toujours des objets sexuels pour lui et il ne s’en cache pas plus qu’à l’époque. Je ne sais pas trop à quoi je m’attendais. Je pense que d’un côté je voulais qu’il perde la vie confortable qu’il menait et ça a été le cas mais je voulais aussi qu’il aille voir un psy et qu’il se soigne pour que ça ne recommence plus. Au moins j’aurai réussi à lui mener la vie dure quelque temps. Visiblement il a dû recommencer à 0. Ca m’a fait plaisir de me rendre compte que la funa était arrivée aussi loin. Même là bas visiblement les gens ont une idée de qui il est vraiment. J’espère que tout ça l’aura empêché de violer et d’agresser d’autres filles. Dans le fond je l’ai fait pour elles.

Aujourd’hui nous sommes en 2022 et les funas ont presque disparu. Elles sont apparues parce que la justice traditionnelle ne croyait pas les victimes et préférait placer sa confiance dans les agresseurs; elle nous a montré qu’elle était prête à aller encore plus loin pour nous faire taire. Les funas ont toujours été des instruments illégaux. Donc des violeurs ont eu l’audace de porter plainte contre des lanceuses de funa comme moi. Après ces plaintes, la justice a choisi de punir les victimes de viol pour diffamation. Leurs violeurs étaient donc en liberté pendant qu’elles devaient payer des amendes. La vérité c’est que peu d’entre nous avons des preuves des viols subis, donc on ne nous croit pas. En revanche, les agresseurs peuvent utiliser les funas comme preuves sans soucis. J’ai choisi de ne pas mettre mon nom ou mon visage sur la mienne et heureusement parce qu’autrement je suis sûre qu’il m’aurait dénoncée pour que je finisse en prison. J’aurais aimé dire que la peur a changé de camp depuis les funas; mais même ça ils ont réussi à nous le prendre et à le retourner contre nous.

Eva Mordacq 50-50 Magazine

1 Pour des raisons évidentes, le prénom de la victime a été changé.

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