Articles récents \ DOSSIERS \ Témoignages Typhaine D : “ Mon crime est de démasculiniser la langue, c’est un acte de résistance ”

Typhaine D

Typhaine D, la comédienne, metteuse en scène, formatrice et autrice, a créé en 2012 une nouvelle langue : la féminine universelle. Cette nouvelle langue féminise le français pour souligner le sexisme de son état actuel. En juillet 2022, le Crayon Media a mis en ligne un débat vidéo opposant Typhaine D et Ralph Müller, un youtubeur doctorant en littérature française : “ La langue française discrimine-t-elle les femmes ? ” Dans cette vidéo, les deux participant·es confrontent leurs points de vue diamétralement opposés. A la suite de sa diffusion, Typhaine D a été victime d’une vague de haine. Cette publication a, en effet, servi de prétexte à du cyberharcèlement de la part de masculinistes. Témoignage recueilli début août.

Cela fait déjà trois semaines que je suis assaillie de centaines de milliers de commentaires, de messages et d’appels remplis de haine. C’est un cyberharcèlement qui n’en finit pas. Les personnes qui s’en prennent à moi n’ont ni vu l’entièreté du débat, ni lu le manifeste. Ils ne comprennent strictement rien à la féminine universelle. Pourtant, ils en savent suffisammente pour décider que je mérite de mourir pour l’avoir créée.

Le 27 juillet mon compte Tik Tok a été banni. Je n’avais jusqu’ici même pas eu de vidéa supprimée ou d’avertissemente que mon compte était en examen. Je n’ai pour l’instant trouvé aucun recours possible pour réparer cette injustice. Je ne peux pas contester puisque mon compte a totalemente disparu. Je suis une personnalité publique et mes réseaux sociaux représentent un outil de travail pour faire connaître mes livres, mes spectacles, etc. C’est essentiel pour ma survie économique. Cela ne les a pas arrêtés pour autant. Ils ont un vrai pouvoir sur ce que je peux ou ne peux pas faire. Alors que moie, en parallèle, j’ai beau signaler leurs insultes misogynes, je n’obtiens aucune aide des plateformes comme Tik Tok ou Instagram. Ces internautes peuvent me menacer de viol et de meurtre mais je ne parviens pas à faire suspendre leur compte pour autant. On nage en pleine impunité. Cela pose quand même la question du fonctionnement de ces plateformes. 

Des plateformes assiégées par les hommes

Les hommes ont noyauté tous les métiers du numérique. Chez les développeurs comme chez les modérateurs, on ne retrouve presque que des hommes. C’est très compliqué pour une femme de s’orienter vers ces métiers là. Non seulement parce qu’elles n’y sont pas encouragées, mais aussi parce que, si elles ont l’audace de le faire, elles vont subir du harcèlement sur leur lieu de travail. En tant que formatrice sur le terrain, j’ai vu beaucoup de femmes qui doivent se réorienter parce qu’elles n’en peuvent plus de la sexualisation permanente, des collègues qui leur mecsplain (1) leur travail et des “ blagues ” sexistes toute la journée. Des “ blagues ” qui sont en fait des humiliations sexistes. Etant donné que les femmes ne peuvent pas remplir ces postes, qui modère les réseaux sociaux ? Ce sont des hommes. Des hommes qui n’ont pas été formés aux questions de l’égalité femmes/hommes. Alors pourquoi ne pas bannir les comptes de féministes ? Ils en ont le pouvoir. Ils peuvent aussi fermer les yeux sur les signalements que je fais, tant qu’à faire. La censure anti-féministe est réelle. 

Ce n’est malheureusemente pas la première fois que je me fais cyberharceler. Je le suis très régulièremente depuis des années. Elle y a des raids (2) plus ou moins massifs, plus ou moins organisés mais ils ont tous quelque chose en commune : tout part de posts d’influenceurs masculinistes et anti-féministes. Ils rebondissent sur une de mes vidéas et leur horde de trolls masculinistes se solidarisent pour m’insulter, me menacer, m’humilier. Chez les harceleurs, on retrouve, dans l’écrasante majorité des cas, des hommes mais aussi quelques femmes. Ces femmes le font souvent sous la pression de leur entourage masculin donc ce n’est pas tout à fait la même chose. Là, il ne faut pas oublier que la misogynie des hommes est une haine de l’autre alors que la misogynie des femmes est une haine de soi. Ce n’est donc pas du tout la même chose, c’est même l’inverse. Ces hommes viennent de groupes très différents. On trouve de jeunes geeks, des vieux d’extrême droite, des monarchistes, des intégristes de différentes religions… Tous ces groupes se détestent parfois entre eux mais, quand il s’agit de détester les femmes, ils se réconcilient. Ils s’allient malgré leurs différences.

Quand je veux les bloquer, il faut cliquer sur leurs profils. Dessus, il y a des signes que je retrouve souvent. Dans la bio on peut lire qu’ils sont fans de figures comme Napoléon ou Louis XVI. Dans leurs photos, on peut retrouver des manifestations exacerbées de masculinité avec des armes à feu dans les mains, ou des corps bodybuildés dans la salle de musculation ou même des dessins de têtes de mort. Très menaçants et mortifères. C’est pénible d’être confrontée à ces images pour pouvoir les bloquer. Je pense que les mécanismes de blocage pourraient être simplifiés. Ce serait intéressant que des féministes puissent travailler avec les plateformes pour faciliter la procédure d’ailleurs…

Le cyberharcèlement va au-delà du “ cyber- ”

On appelle ça du “ cyberharcèlement ”, des “ cyberviolences ”, mais ça ne s’arrête pas quand on éteint son téléphone. Ce harcèlement impacte aussi ma vie en dehors des réseaux sociaux. Il impacte ma santé. Physiquemente, j’ai eu des blocages de dos au niveau des cervicales, des maux de tête. Sans parler de la santé mentale. J’ai eu des difficultés de concentration, des pertes de mémoire. Je ne peux pas profiter de l’été, de mes vacances parce que je suis trop minée par ce que je reçois. Même si je coupe les notifications de mon téléphone, je sais qu’ils sont toujours en train de m’écrire. Je m’imagine ce qu’ils peuvent dire sur moi.

Je me réconforte en me disante que s’ils réagissent aussi virulemmente, c’est que je dois être sur la bonne piste. Mon crime est de démasculiniser la langue, c’est un acte de résistance. Je fais aux hommes ce qu’ils font aux femmes depuis 400 ans (2). Je leur parle dans une langue qui les exclut, c’est tout. Et ils réagissent comme ça. Les femmes doivent avoir une patience inouïe. Si on rendait un quart des violences que les hommes nous font, ils prendraient les armes et essaieraient de nous génocider dans l’heure.

La sororité pour maîtresse-mot

En parallèle de toute cette haine, j’ai tout de même la chance de recevoir de nombreux messages d’amour de la part de la communauté féministe. A chaque fois que je suis prise pour cible, je sens une élan de sororité. Je pense notammente au dua de féministes, comédiennes et humoristes Camille et Justine qui m’ont publiquement soutenue sur leurs comptes Instagram. Elles ont fait des stories pour appeler leurs abonné·es à me soutenir et elles ont réussi, dans ce torrent de haine, à organiser une vraie vague d’amour sorore. 

Je peux aussi partager cette triste expérience avec d’autres femmes qui ont connu, elles aussi, des raids de cyber harcèlement très durs. Marie Laguerre, qui est en ce moment en procédure pour faire condamner certains de ses harceleurs, Marion Seclin, qui avait le triste record de la “ femme la plus harcelée ”, Nadia Daam et tant d’autres femmes qui se sont battues et qui se battent encore contre cette violence. Pour moi, c’est clairemente un problème de société.

Témoignage recueilli par Eva Mordacq 50-50 Magazine

Cet article a été rédigé à la féminine universelle en femmage à Typhaine D. Son compte Tik Tok a depuis été rétabli. Elle est disponible sur de nombreux autres réseaux sociaux également.

1) Mecsplain est une francisation du terme mansplain théorisé par Rebecca Solnit dans son ouvrage Ces hommes qui m’expliquent la vie.

2) L’académie française a décidé, il y a 400 ans, de modifier le français pour exclure les femmes. C’est à ce moment que des mots comme autrice ont été volontairement retirés des dictionnaires.

Photo de Une :  Nora Hegedüs

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