Articles récents \ Culture \ Musique Aline Jalliet : « Beaucoup de femmes ont le sentiment de ne pas être entendues ou d’avoir une petite voix »

Quand on écoute Aline Jalliet, on ne peut que se laisser bercer par sa voix mélodieuse et cristalline. Chanteuse lyrique, la soprano soliste a transformé ce don, en une force au service des femmes. Elle est également coache de la voix.

Vous êtes coache de la voix depuis 15 ans. En quoi consiste votre métier et pourquoi l’avoir choisi ?

Je ne l’ai pas choisi, il s’est imposé à moi ! Cela faisait déjà plus de 20 ans que j’étais professeure de chant et chanteuse lyrique, quand je me suis formée à la méthode Tomatis, qui permet de stimuler l’oreille pour rééquilibrer la voix. En associant cette nouvelle approche à ma technique vocale de chanteuse et à mon expérience corporelle issue de la méthode Feldenkraïs, j’ai pu proposer un accompagnement très créatif : je pars de la personne et j’invente avec elle les outils qui vont pouvoir faire sens pour elle, dans le moment de vie qui est le sien. C’est ce qui fait qu’aucun coaching ne ressemble à un autre. Le seul point commun : le coaching se déroule sur un temps limité et vise l’autonomie de la personne que j’accompagne.

Depuis quelques années vous accompagnez particulièrement la voix des femmes. Comment redonnez-vous « la voix aux femmes » ?

Plus qu’à leur redonner, je vise à réveiller leur voix. Mon travail ne consiste pas à leur façonner une nouvelle voix, plus belle ou plus efficace, mais à les faire entrer dans l’expérience de leur propre voix pour leur permettre de la manifester au dehors. C’est ce que j’appelle « la voix de son être » : quand on se reconnaît dans sa voix, alors on cesse de se sentir dissociée dans le mouvement de notre voix vers l’autre. C’est ce qui fait que certaines femmes que j’accompagne ont des réactions très fortes, comme celle qui m’a dit après un stage : « J’ai pris conscience que j’étais une femme. Que j’étais une personne à part entière… ça m’a bouleversée ! »

Pensez-vous que les femmes reproduisent les stéréotypes de genre jusque dans leur propre voix et ce, de manière inconsciente ?

Oui, mais la plupart du temps à leur insu et parce qu’elles ont intériorisé, jusque dans leur voix, toutes les injonctions associées à la féminité. Par exemple, elles vont baisser le volume de leur voix, raccourcir leurs interventions pour ne pas prendre trop de place, adoucir leur timbre pour ne pas paraître trop agressives. La conséquence ? Beaucoup de femmes ont le sentiment de ne pas être entendues ou d’avoir « une petite voix ». En fait, aucune femme n’a une petite voix : la puissance de la voix d’une femme est encore difficile à entendre dans notre société et cela empêche la voix des femmes de se déployer.

A votre avis, les femmes doivent elles parler aussi fort en termes de décibels que les hommes pour se faire entendre et respecter ?

En fait c’est quasiment impossible, parce que physiologiquement nos voix ne nous permettent pas de concurrencer la puissance de résonance de la plupart des voix masculines. Je pense au contraire que les femmes peuvent jouer sur un autre terrain sans passer par le rapport de force. L’avocate Marie Dosé dit que l’arrivée massive des femmes avocates dans les tribunaux a changé les formes classiques de l’art oratoire à l’intérieur des plaidoiries : moins d’éclat et de brio, plus de précision et de finesse. Une voix de femme peut inviter à l’écoute plus que forcer l’écoute, et ça, c’est une vraie révolution dans nos modes d’interactions !

Depuis #Metoo, les femmes ont pris la parole pour exprimer leur souffrance. Avez-vous aidé certaines de ces femmes à sortir de leur silence ?

Ce que je constate au fil des années, c’est que la plupart des femmes qui viennent pour « travailler » leur voix ont une histoire lourde à porter dans leur vécu de femme. En passant par la voix, elles restaurent un lien au corps et à soi qui a parfois été cassé ou abîmé. C’est très émouvant lorsqu’une femme entend sa voix de l’intérieur pour la première fois… comme une seconde naissance qui permet aux mots de trouver un nouveau chemin pour se faire entendre de soi… et de l’autre.

Votre métier va bien au-delà d’une affirmation de soi ou d’une solution thérapeutique puisqu’il permet de rentrer dans la peau d’une autre. En effet au centre Tomatis, vous avez travaillé avec l’actrice Elsa Zylberstein qui incarne actuellement sur nos écrans, Simone Veil. Comment avez-vous réussi à faire en sorte qu’Elsa Zylberstein ait le même timbre de voix que la vraie Simone Veil ?

Elsa Zylberstein a eu cette intuition géniale de dire : si on apprend à l’oreille à viser les sons de l’anglais, pourquoi ne pourrait on pas faire la même chose avec « la Simone » ? Pour nous, c’était une première, il a fallu tout inventer ! Elsa Zylberstein nous a fourni la matière en choisissant les extraits de discours ou d’interviews qui pouvaient l’intéresser pour le film, et nous nous sommes occupées de l’aspect technique : nous lui faisions écouter des séquences ralenties pour qu’elle capte la musique propre à la voix de Simone Veil – ses intonations, sa rythmique, son placement – puis nous accélérions jusqu’à retrouver le tempo réel de la voix. Et nous lui faisions répéter les mêmes séquences pour qu’elle parvienne à retranscrire dans sa voix ce qu’elle avait capté par l’oreille. Cette actrice a été d’une ténacité et d’un courage remarquables pendant huit mois, jusqu’au moment du tournage où tous les matins, durant les longues séances de maquillage auxquelles elle était astreinte, elle écoutait pendant 1h30 la voix de Simone Veil…

Estimez vous que votre métier soit un engagement militant ?

Aujourd’hui, clairement. J’ai même eu besoin de lui donner un nom, Une Voix à Soi, et de le décliner sous forme de livre, en cours de parution, de parcours de formation et de podcast. De mon point de vue, accompagner les femmes à restaurer un lien vivant de confiance et d’amour avec leur voix, c’est une manière de leur redonner la puissance d’être et d’agir qui leur manque encore trop souvent aujourd’hui. C’est les aider à être écoutées et entendues, pour que leurs paroles, leurs idées et leurs actes comptent et contribuent à changer le monde.

Propos recueillis par Laurence Dionigi 50-50 Magazine

www.alinejalliet.com

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