France \ Économie Catherine Guyot : « C’est toujours un homme qui reçoit le Prix d’architecture »

Le 15 novembre prenait place au pavillon de l’Arsenal la 10e cérémonie du prix des Femmes Architectes. Ce prix met en lumière le travail des femmes architectes aux carrières trop peu récompensées dans un secteur encore peu paritaire. Moins de 10 % des postes à la tête des grandes agences d’architectures françaises sont aujourd’hui occupés par des femmes. Catherine Guyot, présidente de l’Association pour la Recherche sur la Ville et l’Habitat (ARVHA) fondatrice du prix, introduisit la cérémonie par une vidéo réalisée en l’honneur des femmes architectes iraniennes.

Les inégalités salariales, dont vous avez parlé lors de votre discours, sont elles particulièrement fortes dans l’architecture ?

En réalité, c’est à peu près pareil que dans les autres professions, de l’ordre de 20 %, voire un peu plus. Le problème, c’est que pour les gros projets, les femmes qui ont des enfants, qui s’occupent de leurs parents, seront forcément moins disponibles. On va donc moins les promouvoir, parce qu’il faut des personnes disponibles « vingt-quatre heures sur vingt-quatre », et c’est pour cette raison qu’elles sont moins payées. Comme elles ne peuvent pas répondre aux exigences de disponibilité, elles ne montent pas en grade.

L’inégalité professionnelle, qui n’épargne pas le secteur de l’architecture malgré la parité dans les effectifs étudiants, se matérialise depuis des décennies par la distribution genrée préférentielle des distinctions. C’est toujours un homme qui reçoit le Prix d’architecture. Cette prédétermination qui pèse sur le travail des femmes fait systématiquement des Prix d’architecture un « non-événement » pour elles.

Quelles attentes avez-vous sur l’action de l’État en matière de parité professionnelle ?

La législation ne devrait normalement pas autoriser les discriminations de genre, mais quand on regarde les honoraires, on voit que les femmes gèrent de petits projets, de petites habitations, de petits centre culturels, des travaux qui génèrent donc moins d’honoraires qu’un grand musée ou une grosse opération, ces projets qui sont donnés systématiquement à des hommes. C’est vraiment regrettable.

Vous avez créé le prix Femme Architecte en 2013, depuis son lancement jusqu’à maintenant, avez-vous observé de réels changements, un impact visible, par exemple dans les médias ?

Disons qu’il y a des prix en Angleterre, il y en a eu en Italie… les femmes qui les ont obtenus, ont été honorées et ont obtenu davantage de publicité médiatique et de projets pour certaines, surtout les jeunes. Il faut rester sur la ligne de tir, il faut être présentes pour continuer à lutter, sinon rien n’avancera. Ce que je veux dire, c’est que le ministère de la Culture n’a pas fait beaucoup d’efforts. L’idée serait de dire qu’il faut deux prix, le Grand Prix de l’architecture hommes, et le Grand Prix de l’architecture femmes, c’est comme ça qu’il y aura une femme tous les ans, enfin.

Pensez vous que le Grand Prix est le seul moyen efficace pour faire avancer la situation des femmes architectes  ?

Oui. Sinon, il n’y aura jamais l’équité, jamais. J’ai élaboré un certain nombre de préconisations, j’ai travaillé sur ces thèmes-là. Ce que je veux, c’est travailler avec l’Ordre des Architectes, le ministère chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, le ministère de la Culture et faire avancer les pratiques pour que l’Ordre des Architectes exige la parité. Il y a un travail de fond à continuer, et je ne vais pas m’arrêter là, le Prix est un petit élément.

Cette année, Claire Garcia Barret a remporté le Prix Mention spéciale Jeune femme architecte 2022.

Est-ce que vous attendez de ce Prix de nouvelles opportunités professionnelles ? Ou est-ce que cela resterait plutôt une gratification, une sorte de distinction féminine ?

Évidement, c’est très agréable d’obtenir un prix, parce que c’est une reconnaissance du travail fourni. Au-delà, je pense que c’est un lien, un réseau de femmes qui se crée. Je pense que c’est davantage ce lien-là qui peut être attendu, et qui est très bénéfique au niveau professionnel, pour échanger, notamment sur les projets.

Où avez-vous fait vos études, et qu’en était-il de la parité des effectifs étudiants à ce moment-là ?

J’ai étudié à l’école d’architecture de Paris la Villette, puis en Erasmus aux Pays-Bas. C’était très paritaire, je n’ai jamais eu l’impression qu’il y avait plus de garçons que de filles.

Quels sont vos projets pour les années à venir ?

Nous continuons à travailler sur de petits bâtiments publics à tendance sociale, et nous sommes en train de finir un projet d’espace santé dans un petit village en Normandie. C’est un lieu qui va être très social, et nous commençons maintenant un projet de maison pour tou.tes près d’Orléans, à Fleury les Œuvrettes, également au cœur d’un quartier social, avec une médiation architecturales auprès des habitants.

Propos recueillis par Thelma de Saint Albin 50-50 Magazine

Le prix Femme architecte 2022 a été décerné à Christelle Avenier, récompense également Rozana Montiel (prix international 2022) pour ses travaux au Mexique et à Julie Degand (prix œuvre Originale) pour la conception de la Salle polyvalente et culturale de Sodbury.

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