Monde \ Afrique Edwige-Renée Dro : « Notre mission première est de déterrer et d’amplifier les contributions des autrices africaines et noires »

Edwige-Renée Dro est autrice depuis 2012 et traductrice littéraire depuis 2014. En 2020, elle a fondé 1949 : la bibliothèque des écritures féminines d’Afrique et du monde noir. 1949 c’est la référence à la manifestation d’août 1949 qui a conduit les femmes de la ville de Grand Bassam en Côte d’Ivoire à marcher contre l’administration coloniale et fut un grand succès politique.

D’où vous vient l’idée de créer une bibliothèque des écritures féminines ?

Il y a eu plusieurs facteurs qui m’ont amenée à créer cet espace.

Le fait qu’il était important d’avoir un lieu fixe où après des événements comme des conférences, des réunions de femmes …, des personnes qui n’avaient pas pu participer à ces événements ou qui souhaiteraient plus d’informations pouvaient venir s’informer.

Le fait que j’ai entendu maintes fois des gens considérer la marche des femmes sur Grand Bassam, ville de Côte d’Ivoire, contre l’administration coloniale en 1949, comme la marche des femmes pour libérer leur mari, leurs frères et enfants.

Le fait que des noms comme Paulette Nardal, autrice martiniquaise, Rose Lokissim, militaire tchadienne, et un grand nombre d’autres femmes sont relégués aux oubliettes.

Je pourrai citer d’autres facteurs, mais l’élément déclencheur s’est produit en juin 2019 quand j’ai assisté à la présentation d’un activiste qui travaillait avec des adolescentes qui ne citaient que des hommes en exemple. Je me suis dit si tout le référentiel de ces jeunes filles sont des hommes qui ont accompli des choses merveilleuses, comment pourraient elles développer en elles-mêmes cette confiance pour faire des choses merveilleuses surtout quand on sait le patriarcat pernicieux sous lequel nous vivons. En mars 2020, naissait 1949.

Il s’agit de la première bibliothèque d’écriture féminine en Côte d’Ivoire, pourquoi l’avoir créé dans la commune de Yopougon ?

Je vis à Yopougon et j’avais besoin d’avoir facilement accès à une bibliothèque de qualité qui nourrisse mon âme, mon esprit et mon corps. On appelle Youpugon  la commune de la joie, mais c’est surtout une commune de résistance.

Pourquoi avoir choisi 1949 comme nom de la bibliothèque ?

J’adore Grand Bassam, la ville de mon âme et j’en avais assez qu’on dise tout le temps que les femmes avaient marché pour libérer leur mari. Je voulais aussi parler de la marche d’août 1949 qui a été un succès car les femmes ont marché contre l’administration coloniale. Je voulais donc honorer ces militantes et dire leur histoire sans fioritures, sans maquillage, sans arrondir les angles. 

Quels sont les missions et les objectifs de la bibliothèque 1949 ?

Notre mission première est de déterrer et d’amplifier les contributions des autrices africaines et noires afin d’inspirer les générations présentes et futures.

Comme objectifs, nous voulons réfléchir à la question du féminisme en Côte d’Ivoire. Qu’est ce que ce féminisme qu’on brandit tout le temps et qui quelquefois a des allures de « Girl Bossing » (femmes autoritaire). Et nous avons des conversations à la bibliothèque qu’on appelle les « Bissap (jus d’ibiscus) féministe» qui se tiennent régulièrement en présentiel. Nous voulons aussi toucher un public qui n’est pas forcément féministe, qui n’a pas le langage et qui quelquefois n’est même pas intéressé par les questions féministes.

Nous voulons aussi présenter les nombreuses contributions des femmes africaines, et noires.

Pouvez-vous nous donner quelques chiffres en rapport avec la bibliothèque ? 

Alors, Yopougon et une bonne diffusion obligent, suivi de Akissi ; tous deux écrits par Marguerite Abouet. Après, on a Turbulentes de Géraldine Faladé. Avec notre projet « Titrologie Littéraire », on a des livres comme La grève des battu d’Aminata Sow Fall, No Home de Yaa Gyasi, Le ventre de l’Atlantique de Fatou Diome et Les nouvelles de Koutoukouté : être femme est un métier à plein temps qui sont beaucoup lus. Nous avons une vingtaines d’adhérent.es dont l’âge varie entre 16 et 20 ans. Nous avons une petite cinquantaine de personnes qui fréquentent la bibliothèque ; elles attendent d’avoir de l’argent pour s’abonner. L’abonnement annuel est à 10 000 Francs pour les adultes et 5 000 Francs pour les enfants (1). 

Nous organisons des activités de lectures vivantes pour les enfants de 5 à 8 ans et avons des clubs de lecture et de discussion pour les personnes âgées de 13 à 25 ans.

Quels sont les difficultés rencontrées et vos projets pour l’avenir ?

L’appropriation du concept de la bibliothèque, quand on n’a pas assez de bibliothèques, c’est cela le problème. Beaucoup de femmes n’ont pas eu le privilège de lire des livres. Mais c’est ce challenge qui nous passionne. Nous avons beaucoup de projets pour l’avenir. Faire plus de causeries littéraires, faire plus de titrologie littéraires, organiser des résidences de création, etc.

Propos recueillis par Alexandra Koffi 50-50 Magazine

1  655 Frans CFA = 1 euro

print