Articles récents \ DÉBATS \ Contributions la cause de ces violences est la culture patriarcale, tellement constitutive de notre éducation

Le patriarcat ne semble pas égratigné par les manifestations contre les violences faites aux femmes, que ce soit celles du8 mars ou celles dédiées à « la lutte contre les violences faites aux femmes », terme abstrait qui occulte le vrai problème. Il est temps d’attacher autant d’importance à la lutte contre l’origine du mal qu’à la prise en charge des conséquences. Si nous ne faisons rien d’autre, les femmes victimes seront de mieux en mieux prises en charge mais leur nombre ne diminuera pas

Le nombre de manifestant.es est souvent important et cela rassure sur l’évolution de notre société. La parole se libère, la honte doit changer de camp, les victimes porteront plainte et seront mieux accueillies dans les commissariats et gendarmeries par des fonctionnaires mieux formés. Elles seront protégées et hébergées dans des structures adéquates, etc. etc.

Tout ira bien désormais ? Si nous ne faisons rien d’autre, les femmes victimes seront de mieux en mieux prises en charge mais leur nombre ne diminuera pas. Quand une baignoire déborde, bien sûr qu’il faut sortir les seaux, les éponges et les serpillières, et rassembler les personnes capables pour aider, mais ne faut-il pas aussi et surtout fermer le robinet ?

Le terme de « violences faites aux femmes » est déjà un énoncé terriblement biaisé : « Albert frappe Denise » devient « Denise est frappée par Albert », et finalement « Denise est une femme battue », voire morte : Albert a disparu de l’équation. Cela devient du coup un problème de femmes, l’homme et sa responsabilité ne sont plus mentionnés. La cause principale, initiale et récurrente, qui est la violence masculine, a disparu de l’énoncé et ne sera donc pas traitée.

Les termes de femmes battues, de violences faites aux femmes et même de féminicide, mettent en avant toujours et seulement les femmes victimes, et bien évidemment il est normal et urgent de les aider toujours mieux. Mais cette attitude passe totalement sous silence le problème qui est à l’origine du mal : le fait que des hommes puissent envisager d’être violents envers ces femmes. Même si la condamnation des agresseurs et des violeurs deviendra peu à peu, mais vraiment très lentement plus systématique, la construction de cette incroyable masculinité agressive n’est pas assez explorée ni assez énoncée pour être dénoncée.

Aucun plan d’envergure n’a jusqu’à présent été entrepris pour rechercher les fondements et la construction de cette violence masculine et y faire face dès l’enfance. Cette occultation est incompréhensible. Les violences sont un symptôme d’une maladie sociale. Comme en médecine, seule la connaissance des causes permettra de faire de la prévention.

Cette négligence résulte du non-dit, de cette véritable omerta sur le sujet, car lorsqu’on ne nomme pas bien les choses on ne peut pas les envisager correctement. Depuis peu on parle d’auteur de violence, comme si c’était une œuvre et non une destruction ! On parle aussi de violences conjugales comme s’il y avait une symétrie possible entre les violences masculines et les violences féminines ! La moindre des choses serait de parler de violences masculines comme le suggère Eliane Viennot.

Depuis plus de vingt ans les études de genre ont pourtant révélé cette invisibilisation des hommes, acteurs de violences, psychologiques, sexuelles et physiques, qui provoquent des séquelles retentissant sur la vie entière de ces femmes, sans parler de celles qui en meurent.

On dit qu’une femme « s’est fait violer » en mettant la phrase à la forme active. Le minimum, serait de dire qu’elle a été violée, mais en soulignant qu’il y a bien eu un acteur, un individu masculin qui existe. En fait il est est protégé par cette anonymisation grammaticale.

Le sexisme imprègne le langage, vocabulaire et grammaire, et puisque nous pensons avec ce langage biaisé, la pensée elle-même est entachée d’un invisible biais sexiste. Le langage est politique et ne pas nommer correctement les choses nous fait, dans ce cas, participer à la perpétuation de la situation sans que nous nous en rendions compte.

Mon propos n’est pas de faire la très longue liste des conséquences dramatiques et largement sous-évaluées de la masculinité toxique, mais il serait souhaitable que l’on ne parle plus de « violences faites aux femmes » ou de « femmes victimes » sans ajouter systématiquement que ces violences et ces meurtres, sont le fait d’hommes habités par la dynamique patriarcale qu’il nous faut mieux dénoncer et combattre avec une force, pour ne pas dire une violence, en rapport avec les conséquences qu’elle provoque.

Même lorsque l’on veut s’en prendre à la cause du problème, on utilise un euphémisme politiquement correct : on parle d’éducation pour lutter contre les stéréotypes de genre, et c’est vrai que c’est bien ce qu’il faut faire, éduquer les enfants. Mais il faut dire les choses beaucoup plus complètement et clairement, révéler que la cause de ces violences est la culture patriarcale, tellement constitutive de notre éducation et de notre environnement culturel que l’injustice qui la caractérise et la perpétue nous est invisible, à moins qu’on ait eu une formation qui permette de la démasquer dans toutes ses déclinaisons parfois évidentes mais beaucoup plus souvent subliminales.

Cette culture plurimillénaire est bien rodée au point de sembler nimbée d’une aura d’universalité. Le patriarcat est ressenti comme inhérent à la différence physique sexuée. Mais c’est une construction sociale, certes dominante, mais qui n’est pas la seule option pour les sociétés humaines. Des sociétés non patriarcales ont existé et certaines existent encore. Ce sont des modèles malheureusement en danger d’assimilation ou même en voie d’extinction, et il y a urgence à les connaître et les reconnaitre, d’autant plus que ces sociétés répondent aussi à nos aspirations écologiques. Féminisme et écologie peuvent s’en inspirer.

Il est important également de bien répandre la notion peu comprise que les pires violences ne sont que la pointe de l’iceberg et qu’il existe un indéniable continuum depuis les formes les plus minimes du sexisme symbolique jusqu’aux excisions, lapidations et autres féminicides.

Lorsqu’on lit le Magazine 50-50, on est familiarisé avec toutes ces notions, mais ce n’est pas le cas du « grand public » et des médias généralistes. Il nous faut diffuser cette évidence : la masculinité est malade, c’est une maladie qui affecte beaucoup d’hommes à différents degrés et c’est une maladie grave. Ce patriarcat et ces hommes tuent 10 femmes chaque mois en France et plusieurs dizaines de millions de filles et femmes qui manquent dans le monde.

Femmes et hommes nous devons dénoncer plus radicalement cet exécrable patriarcat intrinsèquement meurtrier. Il est vraiment temps d’attacher autant d’importance à la lutte contre l’origine du mal qu’à la prise en charge de ses conséquences.

Patrick Cerf gynécologue, auteur

Patrick Cerf : La domination des femmes à Tahiti. Des violences envers les femmes au discours du matriarcat Ed. Au vent des Iles 2007

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