Articles récents \ France \ Société Il y a 20 ans Marie Trintignant mourrait sous les coups de son compagnon !

Il y a 20 ans, le 27 juillet 2003, dans un hôtel de Vilnius en Lituanie, où elle tournait un film, Marie Trintignant s’écroulait sous la violence des coups de son compagnon, le chanteur Bertrand Cantat. Rapatriée en France elle subira deux opérations au cerveau avant de décéder le 1er août et d’être enterrée au cimetière du Père Lachaise à Paris. À l’époque l’affaire a fait grand bruit en raison de la notoriété de Marie Trintignant et de Bertrand Cantat, qui fut jugé en Lituanie avant de purger sa peine de prison en France. 

On sait depuis longtemps que les violences conjugales ont cours dans toutes les classes sociales. Comme le disait Yvette Roudy, ancienne ministre aux droits des femmes, ce qui diffère, « c’est l’épaisseur des murs ». On sait aussi que la pauvreté et la précarité surexposent les femmes à ces violences masculines. Selon les chiffres d’ONU-Femmes, en 2018 à l’échelle mondiale, 13% des femmes âgées de 15 à 49 ans avaient subi des violences physiques et/ou sexuelles de la part de leur partenaire intime ou de leur mari au cours des douze mois précédents. Ce chiffre s’élève à 37% dans les pays classés par les Objectifs de Développement Durable comme « les moins développés ». Partout ces violences ont augmenté pendant la pandémie de Covid 19 !
Toujours selon ONU-Femmes : « Les comportements destinés à contrôler le corps des femmes, leur autonomie et leurs contacts avec les autres sont également fortement corrélés à une expérience accrue de la violence conjugale. » 

En 1971 déjà, en Angleterre, Erin Pizzey créait un premier refuge d’aide et d’assistance pour les femmes. Elle se rendit vite compte que la plupart de celles qui y venaient avaient de graves problèmes avec leur mari et qu’elles subissaient des sévices corporels – ce qui les perturbaient tant sur le plan affectif que psychique. Forte de cette expérience et de leurs témoignages, elle écrivit en 1974 Scream quietly or the neighbours will hear, traduit aux éditions des femmes en 1975 sous le titre Crie moins fort, les voisins vont t’entendre. À l’époque les femmes dites « battues » (aujourd’hui on parle de femmes « victimes de violences conjugales ») portaient la culpabilité et la honte de ces actes que la société tolérait sans trop se poser de questions sur l’origine et les conséquences de ces comportements masculins. D’ailleurs les femmes étaient presque systématiquement encouragées à les supporter tant le divorce était encore assez mal vu dans la société, et que par ailleurs la plupart d’entre elles dépendaient du salaire de leur mari pour vivre. Rares étaient donc celles qui osaient porter plainte et s’indigner publiquement des violences de leur compagnon. Il faut ajouter que les réponses policières et pénales étaient plus « compréhensives et tolérantes » pour les violences des hommes que pour les plaintes des femmes. Ce qui n’a malheureusement pas beaucoup changé depuis 50 ans, même si les féministes des années 1970 ont bien mis en avant que « le privé est politique », jusqu’alors les pouvoirs publics avaient tendance à considérer que ce qui se passait dans la sphère domestique ne les concernait pas, toujours fidèles à l’esprit du code civil de Napoléon qui avait inscrit en 1804 l’infériorité des femmes dans la loi, privant les femmes de droits juridiques, et les soumettant à l’autorité de leur père puis de leur mari. 

Des violences qui perdurent malgré les combats féministes.                   

Depuis les années 1980, les femmes ont davantage revendiqué et conquis leur autonomie financière et affective, mais dans les faits de violences conjugales, rien ou presque n’a changé, surtout pour les femmes qui ont des enfants dont elles peuvent rarement assumer seules la charge matérielle. Quitter un conjoint violent reste difficile et les femmes sont très peu soutenues dans cette période à très haut risque. Les réponses policières et judiciaires apportées au petit nombre de victimes qui les sollicitent restent notoirement insuffisantes, faute de formation, de moyens et de volonté politique. La plupart des femmes assassinées avaient porté plainte, en vain. On leur conseille trop souvent d’attendre que « monsieur se calme… » et de faire profil bas.  Les agresseurs ne sont pas toujours convoqués ni contrôlés (voire désarmés) au moment des faits. Ce manque d’attention portée à la parole des femmes ne peut que conforter les agresseurs sinon dans leur droit du moins dans un sentiment d’impunité. En supprimant les contrôles aléatoires au faciès, on dégagerait du temps pour s’occuper des conjoints violents ! Mais il faudrait bien former les policiers à y faire face. 

L’avancée la plus notable depuis 20 ans est la reconnaissance du féminicide, un crime directement lié au sexe de la victime, tuée parce que femme. Peut-être parce qu’il y a davantage de femmes journalistes, les médias sont aussi un peu plus attentifs à ne pas minimiser les faits comme ils l’ont trop souvent fait, sous couvert de « crime passionnel » ou de « différend conjugal ». Un public plus large ne tolère plus non plus que l’histoire des femmes assassinées par leur (ex)conjoint se retrouve dans les colonnes des faits divers, comme si c’était un banal accident inévitable, un malheureux coup de sort…

De nombreux collectifs de femmes se sont donc créés depuis les années 1970 pour venir en aide matériellement et/ou juridiquement aux femmes violentées, des refuges ont ouvert, des téléphones « grave danger » sont mis à la disposition de certaines. Mais il n’y en a jamais assez,  les femmes continuent à mourir sous les coups des machos qui usent de leurs poings plutôt que des mots (que souvent ils n’ont pas) pour résoudre leurs différends conjugaux. Les jeunes générations sont davantage sensibilisées à ces questions, mais elles baignent aussi en permanence dans une société où la culture de la violence, du viol et du mépris de la vie d’autrui sont omniprésentes dans les images, les jeux vidéo, les clips, les films et les séries… En plus des actualités quotidiennes du monde bien sûr ! Selon leur exposition à ces médias, à l’âge de 10 ans les enfants ont déjà visionné plusieurs dizaines voire centaines de milliers de scènes de violence, d’agression, de meurtre et de viol… Elles/Ils y sont « accoutumé·es » et les regardent le plus souvent sans grande indignation (mais pas sans peur). Selon leur caractère, leur sexe et l’accompagnement familial, elles/ils se mettent plus facilement à la place de l’agresseur ou de l’agressé·e… On sait le traumatisme des enfants victimes de violences, celles et ceux qui grandissent dans des pays en guerre, voire des enfants soldats, mais celles et ceux qui analysent les traumatismes liés à l’exposition à la violence des images sont peu écouté·es et les enfants sont exposé·es à tout et n’importe quoi, de plus en plus jeunes.  (cf  L’enfant au siècle des images du psychiatre Claude Allard.  Dans sa pratique clinique et avant l’usage des réseaux sociaux, il a constaté un  » syndrome d’imprégnation audiovisuelle  » par une surexposition aux images. Les médias audiovisuels  favorisent une déréalisation et proposent des modèles d’identification qui ont une influence grandissante sur la socialisation de l’enfant, et donc sur l’organisation psychique des adultes à venir.)

De la violence systémique aux résurgences masculinistes.

Le pacifisme ne fait donc pas recette, les « héros » proposés aux petits garçons sont le plus souvent des soldats, des bagarreurs ou des hors-la-loi. Les explorateurs et scientifiques des années 1970 ont quasiment disparu au profit des footballeurs et des « people ». Idem pour les petites filles qui restent plus que jamais encouragées à se regarder dans un miroir dès leur plus jeune âge et à s’obnubiler sur « leur potentiel de séduction ». Pour correspondre à certains stéréotypes de « beauté », on leur « offre » de la chirurgie esthétique avant même que leur corps ne soit adulte. On leur enseigne à se construire pour le regard des hommes, à s’objectiver, et non à se construire en individus autonomes, à être des sujets pensant. Tout cela est porté par des intérêts économiques énormes dont les enfants étaient à l’abri il y a encore quelques décennies (en tant que consommateurs, ils génèrent toujours plus d’achats de jouets, vêtements, cosmétiques, jeux, loisirs, livres, films…). 

Aujourd’hui les filles sont hyper-sexualisées très jeunes et les garçons sont déjà 20% à visionner de la pornographie à l’âge de 10 ans. Elles/Ils s’imprègnent dès l’enfance de modèles sexistes persistants dont la violence est potentiellement valorisée, aussi on ne s’étonne guère que toutes les avancées liées aux combats féministes soient accompagnées de résurgences masculinistes aujourd’hui très préoccupantes au niveau mondial, même dans des démocraties comme la Corée du sud, l’Espagne, l’Allemagne ou la France. Le monde regarde les Talibans mettre les femmes en quasi-esclavage (elles ne s’appartiennent pas, elles « appartiennent » aux hommes) sans réagir et de nombreux États aux régimes totalitaires bafouent impunément les droits des femmes les plus élémentaires. 

On ne peut pas séparer les violences faites aux femmes par les hommes de la plus ou moins grande tolérance et promotion de la violence dans la société à un moment donné. Les hommes aussi sont victimes des violences masculines liées au culte de la virilité et de la force et leur coût social et matériel est exorbitant (cf Le coût de la virilité de Lucile Peytavin). Tant que notre société ne s’interrogera pas en profondeur sur son rapport à la violence et à la façon dont on éduque les enfants, les violences faites aux femmes seront difficiles, voire impossibles, à éradiquer. Elles resteront un « dégât collatéral » de notre tolérance globale aux violences faites à autrui. Certains hommes se défoulent à la maison sur leur femme et leurs enfants des violences (sociales ou physiques) qu’ils ont subies à l’extérieur sans pouvoir y répondre. Le moindre mot ou geste anodins peut déclencher une colère qui couvait. Souvent c’est la désinhibition procurée par l’alcool qui alimente la querelle et facilite le passage à l’acte.

La lutte contre ces violences masculines devrait donc rester une priorité non seulement des féministes mais des politiques publiques et de tous les hommes engagés pour faire advenir une société meilleure, sinon les femmes continueront à remplir le tonneau des Danaïdes. Une femme mise à l’abri d’un homme violent laissera la place à une autre ! Ces violences doivent être combattues par toutes et tous de façon systémique à tous les niveaux, en commençant par la mise en œuvre d’une éducation égalitaire et non violente à tous les âges et dans tous les moments de la vie (famille, école, loisirs, sports, travail etc). Des cours d’arts martiaux d’autodéfense comme l’aïkido pourrait être donnés aux jeunes enfants (mais aussi aux femmes) pour leur apprendre à apprivoiser et développer leur puissance corporelle pacifiquement. Les femmes sont souvent tétanisées par la violence masculine car on ne leur a jamais appris à se défendre, contrairement aux garçons qui y sont encouragés.

Depuis la mort de Marie Trintignant, tuée par un homme qui prétendait l’aimer, 3 000 femmes sont mortes en France sous les coups d’un compagnon ou d’un homme qu’elles avaient quitté. Un chiffre qui ne baisse pas, oscillant autour de 150 mortes par an. En France aussi certains hommes se sentent « propriétaires » de leur femme et préfèrent la savoir morte que vivante sans eux, ou pire, avec un(e) autre !

Marie-Hélène Le Ny 50-50 Magazine

Pour le vingtième anniversaire de la mort de Marie Trintignant, le réseau Encore féministes ! propose un moment de recueillement autour de sa tombe au cimetière du Père-Lachaise (division 45, au bord de l’avenue Transversale n°1, côté sud) le dimanche 30 juillet, à 16h pour y déposer des fleurs. Ensuite celles et ceux qui le voudront pourront échanger sur les réponses à apporter à ce fléau des violences conjugales dans un café proche du cimetière.

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