Articles récents \ France \ Société Guide Référentiel 3 Genre & Espace Public : Un Instrument indispensable pour une Ville Égalitaire

Aujourd’hui, près d’une femme sur trois éprouve un sentiment d’insécurité dans son quartier et 10 % d’entre elles ont été victimes de violences physiques ou sexuelles.  Les femmes se sentent particulièrement exposées dans les espaces publics, avec la peur fréquente d’être suivies, de subir des agressions, des menaces ou des viols. C’est pourquoi la Ville de Paris a publié le troisième Guide Référentiel Genre & Espace Public, une initiative audacieuse qui vise à transformer l’espace public parisien en un lieu véritablement inclusif.

Le Guide Référentiel 3 Genre & Espace Public met en avant l’importance de l’intégration de la perspective de genre dans toutes les étapes du processus de planification urbaine avec différents enjeux. En effet, le grand public a du mal à se dire que la ville telle qu’on la conçoit traditionnellement est elle-même créatrice d’inégalités, alors que le fait même d’aménager une cour de récréation pourrait aider à protéger les jeunes filles à l’école. Cela signifie que les projets de développement, les rénovations et les aménagements futurs doivent prendre en compte l’impact différencié des politiques, des infrastructures et des services sur les femmes. « Combattre les inégalités femmes- hommes conduit à l’inclusion de toutes et tous afin de créer un endroit où les femmes pourront s’approprier leur espace, avec, comme exemple, les lieux sportifs en plein air« . Assure Anne Labroille, architecte et urbaniste, co-fondatrice du collectif MEMO (Mouvement pour l’équité dans la maîtrise d’œuvre), maîtresse de conférence associée au master d’urbanisme de Paris-Nanterre. Les politiques de genre doivent être transversales. C’est pourquoi il faut s’interroger sur la cohérence et la complémentarité des politiques publiques.

L’évaluation de l’impact de genre

Une des pierres angulaires du guide est l’évaluation de l’impact de genre. Yves Raibaud, chercheur en géographie à l’université Bordeaux Montaigne, nous interroge sur la ville. Aujourd’hui, cette dernière est créée par des hommes et faite pour leur plaire. “Cela se ressent d’ailleurs dans les projets de conceptions urbaines”, précise-t-il. Ces conceptions favorisent, ou n’aident pas assez, à arrêter le harcèlement de rues, ou l’appropriation des espaces. D’où l’importance d’un guide, promu par la ville de Paris. Hélène Bidard, adjointe à la Maire de Paris en charge de l’égalité femmes/hommes, de la jeunesse et de l’éducation populaire, explique : “Il est conçu, construit, aménagé, utilisé, selon les enjeux, avec les matériaux et les représentations dominantes de son époque. Jusqu’à peu, notre environnement urbain était construit par et pour les hommes, avec, pour conséquences, invisibilité, inadaptation, insécurité pour les femmes et finalement une forme d’exclusion symbolique et réelle de l’espace public pour plus de 50 % des habitant·es. Une logique en cohérence avec une vision patriarcale de la société selon laquelle les femmes devraient être cantonnées à l’intérieur et à la sphère privée, quand l’extérieur et la vie publique seraient les domaines réservés des hommes”.

Avec le guide, tous les projets urbains pourront être évalués en fonction de leur impact potentiel sur les différentes catégories de genre, afin d’identifier les domaines sur lesquels des ajustements sont nécessaires pour garantir l’égalité. Cela comprend la prise en compte des préoccupations liées à la sécurité, à la mobilité, à l’accès aux services et aux espaces publics.

Plusieurs études récentes ont également pointé le fort sentiment d’insécurité des femmes dans les transports en commun. Aussi, les jeunes sont les plus touchées, 68  % des Franciliennes âgées de 20 à 25 ans déclarent au moins un fait de violence ou de harcèlement sexiste ou sexuel dans les espaces publics. 40  % d’entre elles ont déclaré de la drague importune, et 25  % ont déclaré un fait de harcèlement ou d’atteinte sexuelle. Il est donc important d’agir.

Encourager la vie nocturne pour les femmes

Créer des espaces publics accessibles à tou·tes. Cela englobe non seulement l’accessibilité physique, mais aussi la sécurité. Les thématiques sont aux nombres de cinq : occuper l’espace, circuler, se sentir en sécurité, être visibles et participer. La nuit, par exemple, est un sujet central dans l’espace et le genre.

Le dispositif « arrêt à la demande » est déjà mis en place dans plusieurs villes en France. Afin de renforcer la sécurité et le sentiment de sécurité des usagères des bus, lors de leurs déplacements nocturnes via le réseau de transports en commun, le dispositif permet de réduire le trajet qui s’effectue à pied entre la descente du bus et leur destination. L’objectif est de rendre les rues, les parcs, les transports en commun et les lieux de loisirs sûrs et accueillants, en particulier la nuit. La lumière ici est pensée comme « vecteur de lien social » ainsi que comme protection avec une variation de l’intensité grâce à un détecteur de mouvement. Le guide nous donne l’exemple de la ville de Vienne, qui a décidé de faire face à ces problématiques : « La capitale autrichienne s’est engagée dans un processus d’urbanisme « sensible au genre » dans le cadre d’une démarche globale conduite par le département du « gender mainstreaming » à la Ville de Vienne. Dans ce contexte, la ville a mis en place un éclairage correct non seulement dans les rues mais aussi sur les trottoirs, dans les parcs, etc. pour augmenter la sécurité des femmes, et d’une manière générale des piétons et des cyclistes. Exemple : Dans le Resselpark, Karlsplatz à Vienne, tous les itinéraires et parkings pour deux-roues disposent d’éclairage. Une campagne pour l’amélioration de l’éclairage des parcs et lieux publics a été lancée en faveur de 200 parcs à Vienne ».

Le réaménagement des espaces « masculins »

Le guide référentiel le prouve, les espaces n’ont pas été pensés pour les femmes. L’exemple du Square Leon dans le quartier de la Goutte d’Or dans le 18ᵉ est très parlant. En effet, le square est très fréquenté et il contient beaucoup d’équipements (espace de jeux pour les enfants, terrain de foot, accès à l’électricité…). Mais le square est surtout occupé par les hommes, rien n’a été pensé pour une égalité de genre à cause de la présence masculine forte dans le quartier. Le projet de rénovation du square est donc essentiel. 

Le budget est un outil très puissant et déterminant pour passer de l’égalité des droits à l’égalité réelle. Un budget n’est jamais neutre  : il reflète des choix politiques, sociaux, économiques, écologiques, etc. Les orientations budgétaires ont des impacts sur les différentes composantes de la population et sur les inégalités comme les progrès sociaux, économiques, culturels. 

« Un espace d’interstice n’est pas en soi un espace de liberté pour toutes : une minorité de femmes se trouvent légitimes et se sentent en sécurité sur ce type d’espaces aux pratiques alternatives et parfois interdites : au contraire, ce type d’espace est davantage masculin… » explique Anne Labroille.

Sensibilisation et formation

Le guide met également l’accent sur la sensibilisation et la formation des professionnel·les de l’urbanisme et de l’aménagement. Depuis 1980, le Conseil de l’Europe a produit des instruments du gender maintreaming (approche intégrée du genre). La Commission européenne a développé ces outils et diverses villes d’Europe s’en sont emparées pour les développer, comme la ville de Vienne. Il est essentiel que celles/ceux qui façonnent la ville comprennent les enjeux liés au genre et puissent les intégrer dans leur travail. La formation aidera à créer une culture de l’égalité de genre au sein des organismes publics et privés impliqués dans le développement urbain. 

« Notre rôle est de combattre le sentiment d’insécurité ressenti par les femmes en renforçant nos actions de prévention : des marches exploratoires pour identifier et rectifier des points de tension ; des études de prévention situationnelle à l’occasion de projets de construction, d’urbanisme ou de réalisation d’espaces verts pour garantir la tranquillité publique par des dispositifs de sûreté et de détection d’intrusion. Nous nous attaquons également aux violences sexistes et sexuelles dans l’espace public parisien avec une vaste campagne de sensibilisation « Harcèlement stop ! » explique Nicolas Nordman, adjoint à la Maire de Paris en charge de la prévention, de l’aide aux victimes, de la sécurité et de la police municipale.

Un groupe de travail a planché durant une année pour produire ce guide : les Services de la Ville de Paris, les institutions du secteur urbanisme; des universitaires: Yves Raibaud, université Bordeaux; Marlène Lieber, université Genève; Edith Maruéjouls, docteure en géographie; Claire Hankock, UPEC, Lab’Urba; Lucile Biarotte doctorante; des associations: Genre et Ville, À places égales, À nous la nuit ! Avec le concours d’une étudiante de SciencesPo Toulouse.

En lançant le Guide Référentiel 3 Genre & Espace Public, la Ville de Paris s’engage à créer un environnement urbain où l’égalité de genre est une réalité. Ce guide n’est pas seulement un document de référence, mais aussi un catalyseur pour un changement significatif dans la manière dont les villes envisagent l’espace public. Il incarne l’esprit progressiste de Paris et offre un modèle pour les autres villes du monde qui cherchent à créer un environnement urbain plus égalitaire, inclusif et respectueux de tou·tes.

Océane Koukodila 50-50 Magazine

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