Articles récents \ DÉBATS \ Tribunes La guerre Palestine-Israel s’invite dans les remises de prix littéraires

Les massacres atroces du 7 octobre 2023 et la sanglante et meurtrière riposte qui les a suivis ne peuvent que nous accabler. L’onde de choc est terrible et ne cesse de se propager à travers le monde, faisant des dégâts partout, et dans tous les domaines, y compris celui de la culture.

L’écrivaine palestinienne Adania Shibli devait recevoir lors de la Foire du Livre de Francfort le Liberatur Preis qu’elle avait obtenu pour son roman Un détail mineur. LitProm, organisateur du prix, a décidé de reporter à une date ultérieure une cérémonie pourtant déjà prévue. Le roman d’Adania Shibli a été finaliste en 2020 du prestigieux National Book Award et était aussi en lice pour le Booker Prize en 2021. Cette annulation imposée à l’écrivaine par LitProm a suscité à juste titre de vives réactions, dont une tribune signée par plusieurs centaines d’écrivains, dont trois lauréats du Nobel de Littérature, Abdurrazak Gurnah, Annie Ernaux et Olga Tokarczuk. En Italie aussi, une manifestation de soutien à l’écrivaine a été organisée dans tout le pays, « La letteratura non è un detttaglio minore », La littérature n’est pas un détail mineur.

Annulations et déprogrammations de lectures, de projections de films ayant un rapport avec la Palestine continuent de se succéder dans de nombreux pays. Le romancier Nathan Thrall, auteur de Une journée dans la vie de Abed Salama a vu plusieurs événements de la tournée de lancement de son livre annulés, dont une conférence à Houston. De même ; le lancement de l’anthologie de poésie arabe Kontinentaldrift- das Arabische Europa était prévu à Berlin en décembre prochain et a été déprogrammé. En Tunisie, les Journées cinématographiques de Carthage JCC 2023 qui devaient se tenir du 28 octobre au 4 novembre ont été également annulées en soutien à la cause palestinienne. Khemaïs Khayati, grand spécialiste du cinéma tunisien, commente ainsi cette décision : « Je m’oppose à cette annulation parce que je suis pour une opposition positive, par exemple projeter des films sur la Palestine ou inviter des cinéastes palestiniens. Personnellement, je suis aussi pour inviter des cinéastes israéliens antisionistes. Arrêtons de tout annuler sous prétexte de soutien. Il faut positiver la révolte et le refus ! « 

Nous, membres du Parlement des écrivaines francophones, nous exprimons notre incompréhension et notre refus face à ce qui est en train de devenir une vague d’annulations visant toute voix littéraire et artistique palestinienne. Les territoires de la littérature et des arts sont pour nous ceux d’une liberté inaliénable, où s’expriment notre humanité à tous et à toutes, dans la puissance de ses rêves, de ses espoirs et aussi ses souffrances. Ils sont des lieux de rencontre et de dialogue infiniment précieux que nous tenons à défendre à tout prix. Nous sommes convaincues de l’importance essentielle des arts et des lettres pour traverser une période particulièrement terrible. Effacer ces lieux, c’est creuser plus profondément encore des abîmes qui nous sépareront et nous éloigneront davantage les uns des autres. Nous savons que la culture a un rôle à jouer dans la construction d’un lendemain et d’une paix durable. Nous refusons, en l’occurrence, toute décision qui serait liée à une appartenance nationale, ethnique ou religieuse. Elle serait un déni de l’autre. Dans un autre contexte, il y a quelques mois, le philosophe Souleymane Bachir Diagne disait que nous n’avons pas d’autre issue que « de faire face en tant qu’une seule et même espèce ». Préservons ces lieux où écrivain.e.s et artistes engagent à travers leur création une réflexion irremplaçable pour « faire face » et préserver ce qu’il y a d’humain en nous.

Le Parlement des écrivaines francophones

Tribune signée par 45 membres du PEF

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