Egypte, Jordanie, Tunisie : la place des femmes au travail Egypte : des femmes engagées mais méconnues

Manifestation d'ouvrières à Mehallah, « berceau » de la révolution égyptienne.

Les Egyptiennes ont joué un rôle majeur dans les luttes sociales qui ont contraint Moubarak au départ en février 2011. Un an plus tard, l’égalité de genre ne figure pourtant pas à l’agenda des priorités. L’essor des syndicats indépendants permettra-t-il d’inverser la tendance ? Cela demandera du temps.

« A chaque révolution, les femmes sont invitées à participer… puis à rentrer chez elles ! » Au siège de la New Woman Foundation (NWF Association nouvelle femme), Nawla Darwiche ne cache pas son amertume. Fille d’un dirigeant communiste connu, elle a créé cette ONG en 1984 pour défendre « un féminisme à portée sociale ». Elle a donc applaudi des deux mains la révolution anti-Moubarak.

D’autant qu’elle s’est accompagnée d’un phénomène inédit : « Pendant dix-huit jours, nous avons vécu la société idéale : les coptes avec les musulmans, les hommes avec les femmes ! », raconte Olfat, militante d’une petite association de femmes de la capitale. Dix-huit jours à vivre une égalité réelle. Dix-huit jours inoubliables dans une société où le code de la famille est presque inchangé depuis 1920, où l’on compte entre 85 % et 95 % de femmes ayant subi l’excision – malgré la confirmation de son interdiction en 2008 – et où le harcèlement est une pratique si répandue – 83 % des femmes en seraient victimes (1) – que deux wagons leur sont réservés dans chaque rame de métro.

Un an plus tard, il faut se rendre à l’évidence : « La question du genre n’est pas à l’agenda des priorités », résume brutalement Mohamed Trabelsi, qui dirige l’un des départements de l’Organisation internationale du travail (OIT) au Caire. Plus grave : l’une des rares avancées en ce domaine – le droit au divorce sans faute, acquis en 2000 – est aujourd’hui montrée du doigt par les salafistes, dont le score aux législatives a créé la surprise (2).

Aurait-on rayé d’un trait le rôle joué par les femmes dans toutes les luttes sociales récentes, et notamment à l’usine textile publique de Mehallah El-Koubra, dans le delta du Nil, où une grande grève a préfiguré dès décembre 2006 la révolution à venir ?

Aurait-on oublié que c’est une jeune femme, Asmaa Mahfouz, qui, le 18 janvier 2011, fut la première à appeler à manifester place Tahrir? Lauréate du prix Sakharov 2011, elle précisait en décembre 2011 à une télé française : « Pour l’instant, nous sommes en train d’essayer de gagner les droits de tout un peuple. Plus tard, nous en viendrons à la question des femmes en particulier. »

A son instar, bien des militantes égyptiennes ne mettent pas en avant de revendications spécifiques. « Pour résoudre nos problèmes, il faut résoudre ceux de l’humanité », résume Shahenda Maklad, qui a fondé voilà près d’un demi-siècle le premier syndicat paysan.

Inégalités de genre dans le monde du travail

Il y a pourtant beaucoup à dire, et à faire, en ce qui concerne les inégalités de genre dans le monde du travail. L’essor du salafisme – largement dû aux Egyptiens revenus au pays après avoir émigré en Arabie saoudite dans les années 1980 – a donné du crédit à l’idée que la place des femmes était à la maison.

Mais le développement de la pauvreté pousse la plupart des familles à rechercher un second salaire. Du coup, la participation des femmes à l’économie officielle est passée de 10,9 % à 22,5 % (3) entre 1981 et 2008. Si l’on ajoute le secteur informel (artisanat, commerce, agriculture, services domestiques…), on arrive à 46 % d’Egyptiennes actives.

Ce qui n’empêche pas une forte inégalité dans l’accès à l’emploi : le taux de chômage féminin atteint 18,6 %, contre 5,4 % pour les hommes (4). Il faut dire qu’une bonne part des travailleuses, attirées par des horaires plus courts et la sécurité de l’emploi, s’étaient orientées vers le secteur public. Or, la place de celui-ci a été rognée par les politiques néo-libérales imposées par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale depuis deux décennies (5).

Les discriminations femmes-hommes ? Elles sont officiellement interdites depuis que l’Egypte a ratifié en 1960 les conventions 100 (sur l’égalité de rémunération) et 111 (sur l’égalité des chances et de traitement en matière d’emploi) de l’Organisation internationale du travail (6). « Mais les problèmes se situent moins au niveau de la législation que de la pratique réelle », résume Mohamed Trabelsi.

Le pouvoir réel des inspecteurs du travail, déjà très symbolique, a encore été amputé par une loi datant de 2003. Et leur salaire – 500 livres avant la révolution, 900 depuis – ouvre la porte à toutes les déviations possibles. « A un tel niveau, ils ont un autre travail ou bien ils sont corrompus par les patrons », affirme Fatma Ramadan, elle-même inspectrice du travail.

Résultat, une situation au travail catastrophique, comme le révèle une étude de la NWF (7) : dans le secteur privé, plus d’un tiers des travailleuses n’ont pas de contrat et 22 % ont moins de 18 ans… ce qui est parfaitement illégal !

« Le salaire de base est le même entre hommes et femmes, mais pas la part variable, qui devient de plus en plus importante », explique encore Nehad Abu Al-Qomsan, présidente du Centre égyptien pour les droits des femmes. Autre facteur d’inégalité, l’étanchéité des activités entre hommes et femmes : dans le textile, les secondes sont omniprésentes dans le prêt-à-porter, où les salaires sont bien plus bas que dans le filage, réservé aux premiers.

Sans parler des avantages annexes : à Mehallah, « seuls les hommes ont droit à des logements », dénonce Amal Saeed, l’une des « meneuses » de la grande grève de 2006-2007. Et puis, il y a le plafond de verre, qui les empêche d’accéder à des responsabilités : selon l’étude de la NWF, 10 % seulement des cadres et dirigeants du privé sont des femmes.

Enfin, le monde du travail n’échappe pas au harcèlement. « Surtout dans le secteur informel, avec ses petites boutiques et ses ateliers artisanaux », poursuit Nehad Abu Al-Qomsan. En plein cœur du Caire, le Centre Al Nadeem pour la réhabilitation des victimes de violences accueille chaque année des centaines de femmes, dont de nombreuses infirmières et secrétaires.

Et même si elles n’ont encore jamais obtenu réparation en justice, elles sont « de plus en plus nombreuses à considérer ce qu’elles ont subi comme anormal et injuste, se félicite Aida Seif el Dawla, sa directrice. Voilà un acquis de la révolution, même si les violences et la torture n’ont pas disparu ».

Exemple de ces exactions policières : le 9 mars 2011, des manifestantes de la place Tahrir ont été emmenées de force au Musée égyptien où elles ont subi des tests de virginité ! Combien étaient-elles ? Sans doute des dizaines. Mais une seule a osé en parler dans les médias…

La jeunesse, premier facteur d’espoir

La donne nouvelle, c’est l’effervescence des syndicats indépendants. Il s’en est créé plusieurs centaines depuis qu’un décret, en mars 2011, les a autorisés. Une vraie rupture avec l’époque, héritée de l’imposition par Nasser d’une centrale unique, où les organisations syndicales étaient totalement inféodées au pouvoir. Et où elles avaient réduit la place des femmes à la portion congrue : 5 % seulement des mandats et aucun poste au comité exécutif de la confédération.

Les choses seront-elles différentes au sein de la Fédération syndicale indépendante égyptienne (EIUF) ? A peine : il n’y a que deux femmes sur les 21 membres de son jeune comité exécutif. Et la nouvelle confédération n’aurait pas rempli les données sur le genre dans sa demande d’adhésion à la Confédération syndicale internationale (CSI).

Rien d’étonnant dès lors si ces nouveaux syndicats se montrent plutôt discrets au sujet de l’égalité femmes-hommes. Nombre de militants semblent craindre que le fait d’aborder les questions de genre ne les désigne comme complices de l’Occident. En août 2011, c’est à grand renfort de communication qu’a été annoncé le lancement d’enquêtes sur le financement illicite par l’étranger de 28 ONG. Et le 29 décembre, les locaux de 17 organisations ont été perquisitionnés par la police.

Si l’arrivée des travailleuses dans les syndicats n’est pas encore massive, c’est du côté des jeunes qu’elle se fait le plus sentir. « Elles sont nombreuses à prendre des responsabilités dans les structures qui se créent, surtout en dehors du Caire, affirme Marian Fadel, chargée de mission au Solidarity Center. Au début, les hommes ne pensent même pas qu’elles ont le droit de le faire. Mais quand ils savent que c’est possible, en général ils sont d’accord ! »

Pour inciter les travailleuses de moins de 35 ans à investir les nouvelles organisations, la Confédération syndicale internationale (CSI) a lancé, dans le cadre de son « réseau des femmes arabes », le programme « Changing for equality ». En septembre dernier, un séminaire de deux jours a rassemblé au Caire des dizaines de jeunes militantes. Cinq d’entre elles ont été choisies pour lancer des opérations tests de recrutement dans cinq gouvernorats. « Les jeunes sont plus ouverts à l’égalité femmes-hommes », confirme Nawla Darwiche.

Les législatives se sont soldées par la victoire des islamistes et une nouvelle marginalisation des femmes, qui ont obtenu juste 12 sièges (8). Face à ce péril, les féministes se montrent résolues, mais sereines. « Le fondamentalisme est une régression, mais c’est le jeu de la démocratie, estime Nehad Abu Al-Qomsan. Avant la révolution, nous étions dans une dépression politique, et la question des valeurs ne se posait pas. Aujourd’hui, elle redevient essentielle. »

Les larmes au bord des yeux, et malgré les difficultés de la période, Magda Adly, du Centre Al Nadeem, va dans le même sens : « Avec la révolution, le peuple a donné le meilleur de lui-même. Et ce qui s’est passé est irréversible : ces hommes et ces femmes qui ont vécu pendant dix-huit jours dans une profonde égalité, cela va les marquer à jamais ! ». C’est là tout le pari des féministes égyptiennes.

Philippe Merlant – EGALITE

(1) Etude menée en 2008 par le Centre égyptien pour les droits des femmes.

(2) Avec 123 sièges à l’Assemblée du peuple (sur 498), les salafistes d’Al Nour sont arrivés en deuxième position, derrière les Frères musulmans du Parti de la liberté et de la justice (235 sièges).

(3) Chiffres du Capmas, l’agence nationale de statistiques.

(4) Chiffres 2008 du Capmas.

(5) Politiques qui se sont traduites notamment par la privatisation de 314 entreprises publiques.

(6) L’Egypte a aussi ratifié en 1981 la Cedaw (Cedef en français, Convention pour l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes).

(7) Etude menée en 2007 auprès de 600 ouvrières du textile, de la pharmacie et de l’assemblage électronique.

(8) Il y aurait eu un peu plus de 15 % de femmes sur les listes, mais peu en position éligible. Par ailleurs, on ne compte aucune femme dans la commission chargée de préparer la future constitution, et aucune parmi les 29 postes de gouverneurs.