Portraits Les luttes de femmes du monde sont dans l’objectif de Pierre-Yves Ginet

Pierre-Yves Ginet pendant une de ses expositions à Lyon © Christian Verdet

Pierre-Yves Ginet pendant une de ses expositions à Lyon © Christian Verdet

Pierre-Yves Ginet est un voyageur. Depuis l’adolescence, il aime les départs pour ailleurs, il aime voir le monde et rencontrer celles et ceux qui le peuplent.

Au commencement, il n’est qu’un touriste parmi d’autres. Il visite, croise des femmes et des hommes, puis rentre pour reprendre sa vie d’analyste financier à Paris.

Du tourisme au photo-journalisme

1991, Pierre-Yves réalise un rêve de gosse et part au Tibet, trois ans après l’ouverture du pays au tourisme. Dans sa tête se mêlent des images de Tintin au Tibet, des envies de montagne, de désert, de peuples nomades.

« Le Tibet, c’était mon Atlantide à moi. »

A son arrivée, c’est le choc.

« L’altitude, la lumière, mais surtout les monastères détruits, l’omniprésence des soldats chinois. J’ai pris une claque. A l’époque, il n’y avait rien, je suis allé dans des endroits où les gens n’avaient jamais vu de Blancs. »

Exit alors le simple touriste, un autre regard se fait jour, une envie de dire, de raconter ce pays et son peuple opprimé.

« Une phrase m’est venue là-bas, et elle ne m’a plus quitté : « c’est dégueulasse, il faut qu’on en parle ! » »

Rentré en France, Pierre-Yves Ginet milite pour le Tibet. Il s’informe, il veut comprendre la société tibétaine. En triant les photos de son voyage, l’envie le prend d’en faire un livre, qui paraîtra en 1995. Déjà, il le sait, il n’est plus analyste financier, il est photo-journaliste.

Appareil photo en bandoulière, il parcourt le Tibet, le Népal, l’Inde. Il témoigne de l’exil, des destructions du patrimoine, de la situation des prisonniers politiques. Il affine son regard, il grandit.

« J’allais de plus en plus loin, je voulais sortir des sentiers battus. J’apprenais mon métier, tout simplement. »

1998, Pierre-Yves est à Dharamsala, capitale du Tibet en exil, où il travaille avec des ONG des droits humains. La lecture d’un rapport va alors le bousculer.

« Il contenait deux statistiques : 30% des prisonniers politiques tibétains sont des religieuses, et la moitié des manifestations organisées entre 1992 et 1997 au Tibet l’ont été par ces mêmes religieuses ».

Pierre-Yves part à la rencontre de ces nonnes. De couvent en couvent, il partage leur vie, constituant jours après jour une base de données considérable.

Au cours de ce périple, il fait deux rencontres qui bouleversent sa vie : Ngawang Sangdrol, surnommée par certains « la Jeanne d’Arc tibétaine », alors emprisonnée, dont il retracera le parcours, et Choying Drolma, qui deviendra son amie. Cette nonne tibétaine du Népal peu conventionnelle, devenue une star de la chanson dans son pays, met sa notoriété au service des nonnes, pour lesquelles elle a créé une école.

Des nonnes du Tibet aux bordels de Lhassa

L’année 2001 marque une nouvelle étape dans le cheminement de Pierre-Yves Ginet. Il s’attaque à un sujet peu relayé dans les médias, la prostitution à Lhassa. Après les couvents, il écume les bordels de la capitale. Certains de ses clichés sont les premiers jamais pris par un étranger.

Jusqu’à fin 2001, il travaille sur la résistance sociale, politique et féministe au Tibet. Il a du mal à couper le cordon avec ce pays qui a révélé sa vocation, mais comprend pourtant qu’il lui faut partir.

« J’ai pensé aux autres femmes qui résistent dans le monde. Les Mères de la place de Mai en Argentine, les Femmes en noir de Jérusalem, Aung San Suu Kyi, en Birmanie, et Leyla Zana, la pasionaria kurde. Pourquoi ne parle-t-on pas de ces femmes ? Eh bien justement, parce que ce sont des femmes ! J’ai commencé à me poser des questions sur l’égalité. Après mon expérience tibétaine, j’ai pensé : si moi, j’étais tibétain, j’aurais tout intérêt à ce que les femmes de mon pays aient plus de droits. Au fil des voyages, des rencontres, j’ai acquis la conviction que les hommes ont tout à gagner à l’égalité. »

Pas des victimes, des résistantes

Cette conviction, devenue certitude, pousse Pierre-Yves Ginet à s’intéresser à la place des femmes dans l’Histoire, à la reconnaissance dont elles bénéficient. Ou plutôt, au manque de reconnaissance.

« J’ai travaillé sur la Seconde Guerre mondiale, et le ridicule de la situation m’a crevé les yeux. En grande majorité, la résistance est présentée comme un truc de mecs. »

A partir de cette prise de conscience, le photo-journaliste va parcourir le monde à la recherche de résistantes invisibles, avec l’envie de raconter leur histoire et de mettre des visages sur ces combats dignes et silencieux. Avec une condition : ne jamais présenter les femmes rencontrées uniquement comme des victimes.

« C’est facile, et ça marche pour faire pleurer dans les chaumières, mais ça ne correspond pas à la réalité que vivent de nombreuses femmes, celle que je raconte. Elles se battent, elles risquent leur vie. Les réduire au statut de victimes, c’est occulter une partie de leur histoire. »

Dès lors, cette non reconnaissance de la place des femmes dans la résistance, quel que soit le pays, devient pour Pierre-Yves Ginet LE critère pour choisir ses destinations de reportages. Dernier exemple en date, la Libye.

« Je savais qu’en allant là-bas, il y allait y avoir un sujet. Le point commun principal avec les autres lieux où j’ai pu aller, c’est qu’on n’en parle pas. »

Le combat des Libyennes

« Tu peux demander au pire des salafistes, il te dira que les femmes ont porté la moitié de la révolution. Au cœur des événements, il n’y avait plus d’hommes, plus de femmes, il n’y avait que des Libyens, une force collective. »

Très actives pendant la révolution, les Libyennes sont pourtant peu présentes dans les médias. Face à la domination masculine, au poids des traditions et de la religion, leurs voix sont aujourd’hui peu audibles.

Après avoir combattu pour la liberté, pour la démocratie, un combat féministe émerge pourtant.

« On peut même parler d’un retour, car ces mouvements ont déjà existé par le passé. Ces femmes ont une grande soif d’apprendre, elles enchaînent les séminaires, et sont épaulées par les différentes ONG présentes en Libye. Elles ont besoin d’aide, l’Europe devrait être davantage présente, à travers les mouvements féministes. »

C’est en constatant cette envie des Libyennes de s’informer, de s’ouvrir au monde, de s’organiser, mais aussi avec la volonté de donner de la visibilité à leur combat que Pierre-Yves Ginet a eu envie de présenter l’exposition Femmes en Résistance, reprenant tout son travail depuis 1998, à Benghazi. Ce projet, pour voir le jour, a besoin de soutien, à la fois financier, logistique et diplomatique.

« La France a la cote en Libye, il faut en profiter pour monter un lieu ouvert, un lieu où l’on parlerait des combats des Libyennes, un lieu pour échanger les expériences, où les femmes occidentales, mais aussi et surtout les voisines des Libyennes, pourraient apporter leurs témoignage et leur expertise. »

Ce lieu, Pierre-Yves Ginet en rêve, comme il rêvait, plus jeune, du Tibet. A suivre…

Sophie Taillard