Portraits Safia Mussad, une Soudanaise contre toutes les discriminations faites aux femmes

Safia Mussad

« Les Soudanaises ont vraiment la vie difficile. 85 % d’entre elles sont responsables des revenus de leur foyer et sont donc prêtes à accepter n’importe quel travail », affirme d’entrée de jeu Safia Mussad, qui mesure bien sa chance d’être éduquée, de faire un travail utile, et de pouvoir voyager partout dans le monde.

Elle est venue assister au forum « Marche des femmes Maghreb/Machrek vers la démocratie et la parité » les 27 et 28 avril derniers, à Marrakech au Maroc pour échanger avec d’autres femmes activistes de la région. « Au Soudan aussi, nous avons expérimenté plusieurs « révolutions » et les femmes ont toujours participé aux mouvements sociaux. Ce qui m’intéresse aussi, c’est d’avoir des clés d’analyse pour comprendre et agir sur les points de blocage », explique-t-elle.

Cette femme débordante d’énergie, mère de quatre enfants, n’est pas tombée dans la marmite du militantisme étant petite. Elle est passée par une multitude de métiers, du secrétariat administratif pour une compagnie pétrolière à vétérinaire, un poste qu’elle a exercé de nombreuses années, en passant par l’enseignement… Comme elle le rappelle, les Soudanaises acceptent tout type de travail, notamment dans le secteur informel, car la migration et l’exil politique de beaucoup de maris les ont placées en position de cheffes de famille.

Un engagement qui commence au Yémen

Les positions politiques de son mari, comptable, l’amènent d’ailleurs à quitter à plusieurs reprises le Soudan pour trouver refuge au Yémen. C’est d’ailleurs là-bas, alors qu’elle occupe un poste de professeur d’anglais, qu’elle se lie avec une collègue qui souhaite lancer une association de défense des droits des femmes. Safia Mussad lui prête main forte, grâce à ses aptitudes en anglais et très vite, elle se passionne pour le sujet et reprend des études. Elle commence alors un master « genre et développement » au Yémen, qu’elle terminera au Soudan.

La problématique du harcèlement, présent sous toutes ses formes au Soudan, n’est peut-être pas étrangère à son engagement. « J’ai beaucoup souffert du harcèlement dans ma vie : le harcèlement verbal, physique, institutionnel, que je ne pouvais plus subir sans rien faire », avoue-t-elle.

La condition des femmes est aussi très vulnérable au Soudan, ravagé par vingt ans de guerre civile, où les conditions d’accès à l’éducation et à la santé sont mauvaises. Particulièrement au Sud-Soudan, où une femme sur sept décède pendant sa grossesse ou son accouchement, où 5% des femmes sont atteintes du VIH (*), et où leur taux d’analphabétisme atteint 88 %.

En 1997, elle intègre le tout récent Gender Center for Research and Training (GCRT). Ce centre, qui travaille sur la question de l’égalité de genre, s’est donné trois missions principales : l’amélioration de la représentation des femmes en politique ; la sensibilisation sur la question du VIH sida, et une mission de recherche et de renforcement des capacités des femmes. Bien plus qu’un simple travail, « éliminer toutes les discriminations dont sont victimes les femmes est la mission de ma vie », lâche-t-elle, comme une évidence.

Le volet politique porte rapidement ses fruits puisqu’en avril 2010, les femmes remportent 25% des sièges au Parlement, répondant ainsi aux préconisations du GCRT en matière de quotas. Même chose pour les élections municipales, où les femmes représentent également le quart des élus.

Un plaidoyer au Parlement en faveur des droits des femmes

Ces dernières années, Safia Mussad a beaucoup travaillé sur le programme santé. « Nous ciblons les responsables religieux pour les informer sur le virus du sida et pour qu’ils nous aident à rompre l’isolement des personnes qui vivent avec cette maladie », raconte-t-elle. Tous les vendredis, des responsables religieux font des discours, dans plusieurs endroits du pays, sur les droits des personnes atteintes du VIH sida et sur la prévention, en incitant notamment les gens à aller faire les tests de dépistage.

Pour diffuser le travail de son organisation, Safia Mussad participe régulièrement à des émissions de radios et n’est jamais à court de nouveaux projets, comme le rapprochement qu’elle esquisse actuellement avec le Parlement de Khartoum, pour concevoir un plaidoyer en faveur des droits des femmes.

Son adjuvant au quotidien : un mari compréhensif, qui la soutient dans son activisme, et des personnes à domicile, qui peuvent s’occuper de « faire tourner la maison ». C’est d’ailleurs l’une des difficultés qu’elle pointe : « Les femmes ont trop d’engagements à honorer. Entre leur rôle de mère et celui d’épouse, les convenances sociales à respecter, les engagements professionnels, c’est autant de temps qui leur manque pour construire une vraie pensée stratégique », analyse-t-elle.

Safia Mussad songe à trois leviers principaux qui permettraient de changer la donne pour les femmes africaines : un meilleur accès à éducation des femmes, une hausse de leur participation dans les mouvements sociaux et les ONG, et que les traités et conventions internationales prennent mieux en compte l’égalité femmes/hommes et mieux appliquées.

Pour elle, tout le travail mis en œuvre par les mouvements de femmes dans la région est déjà remarquable et représente « une multitude de petits faisceaux brillants dans la nuit noire ».

Myriam Merlant – EGALITE

(*) Selon les chiffres officiels du gouvernement. D’autres chiffres plus officieux parlent d’un taux aux alentours de 17 %.