DÉBATS \ Contributions \ DOSSIERS \ Des ''cathos'' qui ont mauvais genre ! Catholiques et féministes ?

Une question provocatrice aux yeux de celles et ceux pour qui la réponse est forcément négative. En effet, du côté des féministes « l’héritage judéo-chrétien » est présenté comme un des facteurs du « malheur des femmes » et du côté des catholiques, le féminisme a souvent été associé au refus de la maternité à la guerre des sexes, d’où la difficulté à imaginer que l’on puisse être catholique et féministe…

 
Apparu en France dans le langage courant à la fin du 19e siècle, le terme de féministe désigne les personnes défendant les « droits des femmes », avec une demande de changements au plan juridique (réforme du code civil) et politique (le droit de vote pour les femmes). La première vague féministe des années 1890-1920 s’alimente à plusieurs sources dont le christianisme, mais plutôt dans sa version protestante évangélique, avec le thème de l’égalité des humains devant Dieu, fréquent dans les textes des féministes anglaises et américaines. Autour de 1900, il y a dans les associations féministes françaises, nombre de femmes protestantes qui ont des contacts avec leurs collègues britanniques ou nord-américaines. C’est une explication, parmi d’autres, du regard très critique des catholiques à l’égard du féminisme dans une période où les associations de femmes catholiques sont mobilisées en France, contre « l’Ecole sans Dieu »  issue, avec la laïcisation, du système scolaire.
L’hostilité au féminisme
Dans la première moitié du 20e siècle, le monde catholique est peu réceptif voire hostile au féminisme. La hiérarchie catholique est très critique à l’égard d’un mouvement associé au « modernisme » perçu comme un danger pour l’ordre social. Et si certains clercs se montrent attentifs aux évolutions de la société, ils distinguent le « bon féminisme » (qui veut améliorer la situation des femmes mais sans remettre en cause les « hiérarchies  naturelles » entre les sexes), du « mauvais féminisme » (qui incite à la « guerre des sexes » et entraîne la perte des valeurs morales). Dans les  textes de Rome, les ouvrages, journaux et revues catholiques des années 1920-1960, on insiste sur la « vocation naturelle » de « La Femme » épouse et mère qui a des devoirs, mais qui doit aussi être respectée. Le thème de « la dignité des femmes » est souvent repris dans les textes romains, mais la notion de « droits des femmes » est quasi absente et le féminisme souvent associé aux dérives de l’individualisme.
C’est précisément ce modèle de « la femme » au destin tout tracé d’épouse et de mère qui a été questionné, mis en cause par la deuxième vague féministe des années 1970-1980 appelant à la « libération des femmes » avec un accent mis sur la liberté du corps et de la sexualité. L’Eglise catholique est alors la cible de critiques sévères des féministes pour son opposition aux lois légalisant en France l’accès à la contraception (1967) et à l’IVG (1975). Mais des voix se sont élevées, du côté des femmes catholiques, pour critiquer les prises de positions de l’Église.
Dès les années 1930, Cécile de Corlieu se présente comme « catholique moderniste » et « féministe chrétienne » avec un long parcours d’engagements variées. A la fin des années 1950, Geneviève Texier, agrégée de philosophie qui collabore à plusieurs revues dont Esprit, s’interroge sur le fait que des hommes d’Eglise entendent décider à la place des femmes et des couples sur des sujets bien éloignés de leur propre expérience. Elle rédige, avec la sociologue Andrée Michel, un ouvrage sur le travail des femmes qui deviendra une référence pour les féministes des années 1970.
Parmi les vives critiques faites à l’encyclique Humanae Vitae (juillet 1968) qui refuse le recours à la contraception « non naturelle », on note celles de femmes catholiques comme cette lectrice de la revue Elle qui s’insurge en septembre 68 : « Je suis catholique, bien élevée au couvent. J’ai quatre enfants, régulièrement conçus dans le mariage. J’ai lu et relu l’encyclique de Sa Sainteté et je saute au plafond ! ». Cet interdit va conduire des femmes catholiques à quitter silencieusement l’Église ou parfois à rejoindre les églises protestantes, plus en phase avec l’évolution vers une égalité de droits entre hommes et femmes.
L’engagement des protestant-e-s pour la “régularisation des naissances” 
Si des réticences face au féminisme ont pu se manifester chez des protestants eux aussi attachés au modèle de la bonne épouse (celle du pasteur par exemple), on note, dans les années 1950-1960, un engagement important de femmes et d’hommes protestants, en faveur de la « régulation des naissances » grâce à l’accès à une contraception moderne. Le bonheur des couples est l’objectif affiché de l’association « La Maternité heureuse » (1956) qui devient en 1960 le Mouvement Français pour le Planning familial. A Grenoble, ville pionnière dans ce domaine, l’accueil des couples est assuré, dans un premier temps, par de nombreuses bénévoles du mouvement protestant « Jeunes Femmes ».
Par ailleurs, l’accès des femmes à la fonction de pasteur est officiellement instauré dans les années 1960 par l’Eglise Réformée de France, alors que dans l’Eglise catholique, la prêtrise reste inaccessible aux femmes. Parmi les explications à ce décalage, on invoque souvent le fait que la fonction du prêtre catholique a une dimension sacrée, ce qui n’est pas le cas pour le pasteur, mais deux éléments majeurs interviennent dans ce refus catholique : le respect d’une tradition millénaire et le poids de l’autorité romaine. Le Concile Vatican 2 (1962-1965) qui suscite beaucoup d’espoirs pour une plus grande ouverture de l’Eglise au monde, ne remet pas en cause ce monopole masculin de la prêtrise et des responsabilités dans l’Eglise.Mais les temps ont changé et ce refus suscite des interrogations, des débats, des protestations parmi les catholiques dont des femmes.
Les associations: catholiques et  féministes 
Ainsi, en 1970, est lancé à Bruxelles le réseau Femmes et hommes dans l’Église (FHE), qui veut faire évoluer l’Église vers un partenariat plus égalitaire entre femmes et hommes. Il reçoit de nombreux soutiens, dont celui d’hommes d’Eglise conscients de la nécessité de faire bouger les lignes, et a des relais dans toute la France et aussi à l’étranger. Dans le bulletin publié durant plus de 30 ans, la question du statut des femmes dans l’Eglise catholique est clairement posée et la revendication de l’accès des femmes à la prêtrise est défendue par des théologiennes, dont des religieuses américaines au ton assez vif. Animé principalement par des femmes, ce mouvement ne ménage pas ses critiques à l’égard de « la structure « patriarcale  de l’Eglise, institution masculine et sexiste » (sic). L’une de ses fondatrices, Marie-Thérèse Van Lunen Chenu, se présente d’ailleurs comme « féministe catholique». Ce désir d’un changement pour les femmes dans l’Eglise traverse le livre publié en 1982  « Et si on ordonnait des femmes ? », rédigé par trois femmes catholiques de Lyon qui ont mis en commun leurs ressources pour une critique argumentée des textes de Rome. Ce trio associe une philosophe, Renée Dufourt, que son engagement socialiste amène à travailler avec Yvette Roudy, et deux théologiennes, enseignantes à l’université catholique de Lyon, Marie-Jeanne Bérère, une laïque qui a interrogé dans ses travaux le lien entre masculinité et sacerdoce et Donna Singles, une religieuse dont la liberté de ton a un lien avec sa nationalité américaine. Ce livre qui ne plait guère aux autorités catholiques et qui est donc peu diffusé, propose une critique féministe du fonctionnement de l’Eglise et de l’interprétation des textes.
Cette démarche critique a pris de l’ampleur dans les années 1980-2000 avec les travaux de théologiennes féministes, d’abord dans le monde anglo-saxon, puis un peu partout dans le monde. Ces femmes (dont des protestantes, des catholiques et aussi des orthodoxes) réinterrogent l’héritage chrétien, discutent les interprétations dominantes, mettent en valeur les figures féminines de la tradition biblique et plaident pour un renouvellement du vocabulaire de la liturgie (Faut-il encore parler d’un « Dieu père » ?).
« Le tout n’est pas d’avoir une jupe, c’est d’avoir quelque chose dans la tête », cette affirmation sexiste de l’Archevêque de Paris en novembre 2008 a décidé deux femmes catholiques engagées depuis longtemps dans l’Eglise, Anne Soupa et Christine Pedotti, à réagir en fondant un « Comité de la jupe » pour lutter contre les discriminations à l’égard des femmes dans l’Eglise catholique puis la Conférence des baptisé-e-s de France pour susciter le débats parmi ls catholiques. Dans le livre qu’elles publient en 2010, « Les pieds dans le bénitier », elles pointent le pouvoir clérical centralisé et infantilisant, la montée d’un courant réactionnaire dans l’Eglise et le gâchis de richesse et d’énergie.
 
Mathilde DUBESSET, historienne

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