DOSSIERS Nouveaux médias : quelle place pour les femmes et les féministes ?

Nouveaux médias femmes féministes

Contrairement aux médias traditionnels, les nouveaux médias ont permis aux femmes et aux féministes de prendre la parole et de diffuser leurs combats. Tout n’est pas rose pour autant : quand les stéréotypes de genre s’allient au cyberharcèlement, les femmes peinent à gagner en visibilité. Le combat est encore long. Ce qui est sûr, c’est que les féministes sont “fières, vénères et pas près de se taire !”.

Ces dernières années, on observe une montée en puissance des nouveaux médias. Plus qu’un complément d’information, ces médias sont, pour certain·es, devenus la source principale d’information. 

Cependant, le rapport du Global Media Monitoring Project (GMMP), paru en 2015, met en garde : les nouveaux médias ne sont pas exempts du sexisme des médias traditionnels. Le rapport note que “les normes patriarcales de la culture traditionnelle des salles de rédaction sont reproduites dans les pratiques de production des informations en ligne”. Tout comme dans les médias traditionnels, les inégalités de représentation subsistent : parmi les personnes présentes dans les nouveaux médias, seulement un quart sont des femmes. Le rapport indique également que les femmes ne sont les sujets que de 15% des informations diffusées en ligne. Et quand elles sont mentionnées, elles sont principalement identifiées par rapport à leur statut familial, autrement dit leurs relations aux hommes…

Malgré cela, les femmes ont réussi à se faire une place dans les nouveaux médias en donnant la parole aux femmes, levant les tabous et traitant de sujets résolument féministes, sous forme de podcasts, de newsletters, de magazines en ligne, ou encore de chaînes YouTube. Ce cyberféminisme en développement est une forme de chambre à soi connectée” selon l’essayiste espagnole Remedios Zafra. Ainsi, internet est devenu un laboratoire social féministe qui fait fi des frontières et utilise le soft power pour réinventer les revendications politiques.

Les nouveaux médias : un moyen pour les femmes et les féministes de réaffirmer leur place dans l’espace public

Chloé Thibaud est la rédactrice en cheffe de la newsletter pour adolescent·es Les Petites Glo qui fait partie de Les Glorieuses. Celle qui navigue dans les nouveaux médias, notamment féministes, et donne un cours sur le sujet à la Sorbonne a tout d’abord fait ses armes chez France télévisions et Marie Claire. Avec cette expérience croisée des médias traditionnels et des nouveaux médias, le constat est clair pour elle : les médias traditionnels ne laissent pas assez de place aux femmes et aux problématiques féministes”. Mais ces dernières années, les femmes et les féministes ont su réaffirmer leur place dans l’espace public numérique en mettant en avant des contre-discours de dénonciation et d’émancipation. 

Quelques figures de proue se détachent. Chloé Thibaud cite notamment Clémentine Gallot, Clarence Edgard-Rosa ou encore Rebecca Amsellem. Ces femmes font bouger les lignes jusque dans les médias traditionnels, comme l’explique Chloé Thibaud : “aujourd’hui, notamment grâce à elles et grâce aux réseaux sociaux qui ont permis de briser de nombreux tabous, les rédactions commencent à bouger… il y a encore quelques années, certain·es chef·fes ne voyaient pas l’intérêt de parler des règles, du clitoris, des poils, etc.”.

Le point fort des nouveaux médias : l’inclusivité

Donner la parole aux concerné·es, telle est la raison d’être des nouveaux médias. Dans son livre Présentes (1), Lauren Bastide, créatrice du podcast La Poudre, écrit notamment : “c’est pour moi le geste le plus féministe qu’on puisse accomplir : créer des espaces où les récits des femmes peuvent se déployer sans entraves”. Ces espaces de parole libérée sont un moyen de se réapproprier un discours médiatique longtemps confisqué par les hommes. Ils proposent une alternative au regard masculin ou male gaze (2), présenté comme objectif et universel, sans pour autant faire du female gaze un nouvel universel. En effet, comme le rappelle Chloé Thibaud : la diversité est nécessaire à la presse, au journalisme, et à la culture”.

Par contre, pour Chloé Thibaud, les médias traditionnels devraient s’inspirer des nouveaux médias pour l’inclusivité : “je ne vois quasiment jamais de femmes racisées, grosses, handicapées en Une des journaux. Il faut que ça change !”. A ce sujet, Rebecca Amsellem a rappelé lors du Sommet de la Sororité que s’engager en tant que féministe, c’est utiliser ses privilèges, en termes de temps et d’énergie, pour donner au maximum à celles qui ont moins. Concrètement, pour elle, cela signifie “tendre son micro à des femmes moins privilégiées”. En prenant la parole dans les nouveaux médias, les femmes permettent à des anonymes de s’exprimer et de pouvoir être représenté·es.

Pas toujours facile de se faire une place dans les nouveaux médias en tant que femme et féministe

Pour Chloé Thibaud, la difficulté principale rencontrée par les femmes et les féministes dans les nouveaux médias est le fait d’être étiquetée comme “la féministe de service”. Elle explique : “il m’est arrivé plusieurs fois de proposer un sujet et de recevoir une réponse du genre “pfff, encore un truc féministe !””. Pour elle, il est important de mettre fin au “préjugé qui voudrait que les femmes ne traitent que de “sujets de nanas” qui n’intéressent personne d’autre qu’elles-mêmes. C’est vraiment ne pas comprendre l’enjeu sociétal qu’il y a à aborder toutes ces thématiques”.

D’autres obstacles se dressent également sur le chemin des femmes quand elles essayent de se faire une place dans les nouveaux médias. En effet, qui dit cyberféminisme dit cybersexisme : comme dans les médias traditionnels, les femmes font face aux stéréotypes de genre et au cyber-harcèlement, ce qui entraîne bien souvent de l’auto-censure.

Difficulté supplémentaire pour les femmes sur internet : la fausse neutralité des algorithmes. C’est ce que dénonce notamment l’association Les Internettes qui aide les Youtubeuses. L’association considère que l’algorithme de YouTube est en grande partie responsable de l’invisibilisation des femmes sur la plateforme : “l’algorithme de Youtube prend en compte le nombre de vues. Or, les plus grosses chaînes, celles qui ont le plus de vues, sont des chaînes d’hommes. Donc les hommes, qui ont plus de vues, sont mis en avant, ce qui leur apporte encore plus de vues… au détriment des créatrices !”. Le nombre de chaînes de femmes dans le top 100 des chaînes françaises plafonne ainsi à 10 et la majorité de ces femmes traitent de sujets correspondant aux stéréotypes de genre comme la mode, le maquillage ou encore la cuisine. En parallèle, les contenus féministes sur le corps ou les règles sont démonétisés…

Enfin, si les podcasts et les chaînes YouTube permettent une libération par la parole, les newsletters et les magazines en ligne permettent une libération par l’écriture, il manque encore une libération de l’écoute et ce, dans les nouveaux médias comme dans les médias traditionnels. Pour Chloé Thibaud, “le travail est encore long pour faire entendre à notre milieu que les médias jouent un rôle majeur dans la lutte contre toutes les discriminations. Les “nouveaux médias” seuls ne peuvent suffire, il est impératif que les médias “mainstream” se mettent à jour”.

Maud Charpentier, 50-50 Magazine

1 Lauren Bastide, Présentes. Ville, médias, politique… Quelle place pour les femmes ? Ed. Allary 2020.

2 Male gaze : Le male gaze (regard masculin) est un concept développé par l’Américaine Laura Mulvey. Il consiste à faire voir les œuvres culturelles et artistiques à travers un regard d’homme hétérosexuel. Cela passe par l’objectification des femmes, leur mise en scène de façon stéréotypée comme objet de désir, faire-valoir ou assistante/muse des hommes.

Lire plus : Dossier – Ces femmes dans nos oreilles

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