DOSSIERS \ Cybersexisme : quand les femmes prennent trop de place sur Internet Cyberviolences conjugales : quand les outils numériques participent aux violences

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Les cyberviolences conjugales sont une expression spécifique du cybersexisme. Elles adviennent dans le cadre de violences par conjoint·e ou ex-conjoint·e et peuvent prendre une multitude de formes. Des enquêtes conduites par différentes institutions en France et en Europe mettent en évidence ces violences, qui sont encore peu prises en compte par la loi et peu médiatisées. 

Les chercheur·es Erika Borrajo, Manuel Gámez-Gadix et Esther Calvete (1) définissent les cyberviolences conjugales comme étant « le contrôle, le harcèlement, la surveillance et la maltraitance d’une personne par son ou sa partenaire par le biais des nouvelles technologies et des médias sociaux ». En 2018, le centre Hubert Auclert publie un rapport suite à une enquête menée sur ce sujet en France entre 2017 et 2018 auprès de 302 femmes victimes de violences conjugales et 73 professionnel·les qui les accompagnent. Cette enquête permet d’établir le fait que 90% des femmes victimes de violences conjugales ont également subi au moins une forme de cyberviolences de la part de leur (ex-)conjoint. Il s’agit donc d’un phénomène très courant, mais qui est souvent peu pris au sérieux et assez méconnu.

Aller plus loin pour comprendre les cyberviolences conjugales

Le travail du centre Hubertine Auclert permet de définir de manière plus précise les cyberviolences conjugales et de mieux comprendre comment elles prennent place dans le cadre des violences conjugales. En ce sens, le rapport met en évidence les cinq types de cyberviolences conjugales les plus communs :

  • Le cybercontrôle : la/le partenaire exige l’accès au contenu des outils numériques de l’autre personne et de pouvoir lire les messages. Cela peut également inclure le fait que la victime soit joignable à tout moment.
  • Le cyberharcèlement : le/la partenaire envoie très régulièrement, parfois toutes les 10 minutes voire moins, des messages à l’autre personne. Il peut aussi s’agir d’appels réguliers.
  • La cybersurveillance : cela concerne le contrôle des déplacements et des agissements, qui peut passer par l’installation de logiciels espions dans le GPS ou le téléphone, mais aussi par les outils numériques des enfants.
  • Les cyberviolences sexuelles : diffusion d’images sans le consentement de la/du partenaire, envoi d’images à caractère sexuel non sollicitées par l’autre personne.
  • Les cyberviolences économiques et administratives : la/le partenaire peut exiger les mots de passe des outils numériques et des différents comptes de l’autre personne ou pirater des mots de passe. Ce point concerne particulièrement les comptes bancaires ou les démarches administratives.

En 2020, suite à la publication du rapport du centre Hubertine Auclert, la journaliste féministe Marine Perrin réalise un documentaire sur ce sujet, Traquées, dans lequel elle interview quatre femmes, Charlène, Emma, Mathilde et Valentine, qui témoignent des cyberviolences conjugales qu’elles ont vécu de la part de leurs ex-conjoints. Emma évoque par exemple le fait que son ex-conjoint ait piraté ses mots de passe au début de leur relation et qu’il se servait de la géolocalisation de certains appareils pour surveiller ses déplacements. Par la suite, il l’appelait à chacune de ses pauses lorsqu’elle était au travail, ainsi que sur les trajets entre leur lieu de vie et son bureau. Au fil du temps, le conjoint d’Emma lui a imposé une cybersurveillance constante. Dans la même idée, le conjoint de Charlène l’obligeait à se filmer en permanence avec son téléphone portable pour suivre le moindre de ses faits et gestes. Dans les deux cas, ces hommes ont fait preuve de gaslighting (2), sous-entendant que Charlène et Emma étaient responsables de ce qu’elles vivaient et qu’ils étaient les victimes de ces situations. 

Marine Perrin met également en avant le témoignage d’hommes qui ont cyberharcelé leur (ex-)compagne. L’un d’entre eux explique par exemple le fait qu’il n’ait pas supporté la rupture avec son ex-conjointe et qu’il lui envoyait des messages, parfois menaçants, toutes les dix minutes, tout au long de la journée, dans l’idée de la reconquérir. 

Enfin, Marine, une travailleuse sociale qui a aidé plusieurs femmes à faire face à des cyberviolences administratives, intervient également dans le documentaire. Elle explique que certains (ex-)conjoints remplacent le RIB de leur (ex-)partenaire pour recevoir des prestations sociales à leur place ou déclarent une fausse situation pour qu’elles ne perçoivent plus d’aides sociales.

La prise en charge des victimes et la loi

Les cyberviolences sont méconnues mais elles sont aussi peu prises en compte lorsque les victimes de violences conjugales portent plainte, comme le souligne un rapport similaire à celui du Centre Hubertine Auclert, publié en 2019 en Belgique par le Collectif contre les violences familiales et l’exclusion (CVFE). De manière assez générale, il est difficile pour les personnes victimes de cyberharcèlement de porter plainte. Cela peut être lié au manque de formation des forces de l’ordre, mais aussi à l’absence de qualification de ce type de violences dans la loi. 

Néanmoins, nous pouvons constater quelques progrès sur ces sujets. Début 2020, un arrêt de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a reconnu l’importance des cyberviolences conjugales dans des situations de violences conjugales. Cet arrêt intervient dans le cadre d’un procès qui oppose une femme roumaine à son ex-mari, qu’elle accuse de violences conjugales. Elle demande la perquisition de l’ordinateur familial car elle soupçonne ce dernier d’avoir piraté ses outils numériques, notamment pour consulter des conversations privées. Elle justifie cette demande en se référant à l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme relatif au droit de la vie privée, familiale et de la correspondance. Cet arrêt de la CEDH est un premier pas vers davantage de considération des cyberviolences conjugales. 

Quelques mois plus tard, en juin 2020, la Belgique promulgue un texte de loi sur les violences conjugales, qui intègre deux dimensions des cyberviolences : violer le secret de la correspondance est considéré comme circonstance aggravante dans le cadre des violences conjugales et la géolocalisation d’une personne sans son consentement est réprimée par la loi. Ce type de loi n’est toujours pas en vigueur en France. Dans une interview donnée au magazine féministe belge Axelle, Marine Perrin souligne d’ailleurs qu’il n’est pas rare que les cyberviolences conjugales soient minimisées par la police. 

Comprendre et agir contre les cyberviolences conjugales

Encore aujourd’hui, le cyberharcèlement est souvent minimisé, notamment par les autorités. En 2017, l’Institut européen pour l’égalité de genre publie un rapport sur les cyberviolences qui met en avant l’importance de ne pas dissocier le harcèlement en ligne et le harcèlement ou les violences dans le « monde réel ». En effet, cette distinction, qui perdure, minimise fortement le fait que le virtuel n’est pas un monde à part et fait pleinement partie de la vie des individu·es. 

Par ailleurs, il arrive que les cyberviolences conjugales soient glamourisées ou normalisées, notamment dans la fiction. Dans la série Netflix You, le protagoniste sociopathe Joe Goldberg se sert des réseaux sociaux pour surveiller et contrôler les femmes dont il veut se rapprocher. La série tend à faire de Joe Goldberg un héros romantique, marqué par une enfance difficile qui sert à justifier ses actes. S’il s’agit d’un personnage de fiction, la série peut créer une forme d’empathie à l’égard du personnage, alors qu’il s’agit d’un homme violent, en particulier avec ses compagnes. La série ne condamne pas ses actes, à une période où il serait nécessaire de la part des médias et des différents secteurs culturels de repenser les messages formulés dans leurs productions pour ne plus normaliser des comportements néfastes à l’égard des femmes ou d’autres minorités. 

Le centre Hubertine Auclert propose un guide pour se protéger des cyberviolences. Néanmoins, il est important qu’au fil du temps, la responsabilité ne repose plus sur les victimes et que leur parole ne soit plus dénigrée. 

Emilie Gain 50-50 Magazine

1 Borrajo Erika, Gámez-Guadix Manuel, Calvete Esther, Cyber Dating Abuse Prevalence, Context, and Relationship with Offline Dating Aggression Ed . Psychological Reports: Relationships & Communications, 116, n°2, 2015, p. 565-585.

2 Le gaslighting est une forme de manipulation psychologique à travers laquelle l’agresseur essaye de faire douter la victime d’elle-même et de la rendre confuse.

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