Articles récents \ DOSSIERS \ Cybersexisme : quand les femmes prennent trop de place sur Internet Jennifer Lufau : “Il était temps d’agir contre les discriminations, c’est ainsi qu’Afrogameuses est née”

ennifer Lufau a fondé l’association Afrogameuses en 2020. Cette association a pour objectif de mettre en avant des joueuses et streameuses noires ou afrodescendantes, mais également de sensibiliser aux discriminations auxquelles elles peuvent être confrontées.  

Jennifer Lufau joue aux jeux vidéo depuis l’enfance, mais sa pratique a souvent été altérée par le sexisme et le racisme auxquels elle a été confrontée, en particulier lorsqu’elle jouait en ligne. Elle a fondé l’association Afrogameuses en 2020, avec l’objectif de mettre en avant des joueuses et streameuses, ainsi que les professionnelles de l’industrie vidéoludique noires ou afro descendantes et de sensibiliser le public aux discriminations auxquelles elles peuvent être confrontées.

Quand avez-vous fondé l’association Afrogameuses et dans quel but ?  

J’ai créé Afrogameuses en 2020 parce que je me sentais un peu isolée en tant que joueuse, plus particulièrement en tant que joueuse afro descendante. Pendant mon adolescence, on m’a souvent renvoyé à une image de fille qui n’est pas normale parce qu’elle s’intéresse à la pop culture et aux jeux vidéo. J’ai vécu plusieurs expériences négatives à cause de ces préjugés.  

Mais le déclic est arrivé à l’âge adulte, notamment avec des mouvements comme Black Lives Matter. De mon côté, j’étais dans une période assez difficile de ma vie et j’avais envie de raconter mon expérience, avec l’idée que d’autres personnes partageaient sans doute un vécu similaire au mien. J’ai d’abord créé un blog, sur lequel je parlais de mon quotidien. Le jeu vidéo avait une grande place dans ma vie et j’abordais les expériences négatives que j’avais vécu en tant que joueuse. 

J’ai souhaité aller plus loin en mettant en évidence d’autres témoignages. J’ai donc contacté quatre femmes noires pour réaliser des interviews. J’ai dû me tourner vers des joueuses d’autres pays, car je n’ai pas trouvé de participantes en France. En discutant avec elles, j’ai rapidement constaté que nous avions des vécus similaires. Malheureusement, cela incluait des comportements haineux à notre encontre, qui prenaient place lorsqu’on jouait ou streamait. C’est ce qui m’a fait réaliser que je n’étais pas la seule à vivre ça.  

Par la suite, j’ai donc créé un compte Instagram pour trouver d’autres joueuses, puis j’ai cherché des associations françaises axées sur les jeux vidéo. Il y en avait déjà plusieurs, ce qui m’a motivé à en créer une qui serait plus spécifiquement centrée sur les joueuses noires et afro descendantes. C’était une manière pour moi d’aller plus loin et de dépasser le cadre d’Instagram. Il était temps d’agir contre les discriminations, c’est ainsi qu’Afrogameuses est née. Aujourd’hui, l’association compte environ 400 membres, majoritairement francophones. Elles viennent de France, du Canada ou d’Afrique francophone. Pour certain·es, il s’agit d’une forme d’entre-soi, de communautarisme. On veut se défaire de cette image, en mettant en avant le fait que les joueuses noires et afro descendantes sont des joueuses à part entière.

L’association a plusieurs objectifs. Tout d’abord visibiliser pour s’éloigner des stéréotypes, en montrant qu’un·e joueuse/joueur pouvait aussi être une femme, une femme noire, afro descendante. Dans cette idée, nous souhaitons sensibiliser aux discriminations et aux comportements inappropriés à leur encontre. Pour lutter contre ces phénomènes, nous avons créé un safe space au sein de l’association. Tou·tes les membres ont accès à des espaces de discussion mixtes et non mixtes, pour permettre un partage des expériences et offrir du soutien à celles et ceux qui en ont besoin. Le troisième objectif est de travailler sur l’insertion professionnelle. On sait que beaucoup de personnes jouent aux jeux vidéo, mais elles n’imaginent pas nécessairement les perspectives professionnelles de ce secteur. Nous souhaitons donc mettre en avant les métiers du jeu vidéo et aider les personnes qui souhaiteraient travailler au sein de l’industrie vidéoludique. Pour cela, nous avons mis en place un programme de mentorat, ELEVATE, qui permet de mettre en relation des personnes qui souhaitent travailler dans l’industrie vidéoludique avec des professionnel·les du secteur. Enfin, nous souhaitons travailler avec les actrices/ acteurs de l’industrie vidéoludique, les studios et les autres associations pour faire en sorte de valoriser l’inclusivité au sein des équipes ou à travers les représentations proposées dans les jeux, par exemple.

Pouvez-vous donner des exemples de discriminations que vous avez pu vivre en tant que joueuse ou streameuse ?  

Le sexisme est quasi quotidien. C’était d’autant plus vrai quand je jouais régulièrement en ligne à des jeux comme League of Legends, DOTA et des MMOs comme Neverwinter ou AION. J’aimais beaucoup les jeux en ligne, mais la plupart du temps je jouais avec des personnes que je ne connaissais pas et j’avais l’habitude de créer des héroïnes noires quand j’en avais la possibilité, donc on m’octroyait souvent un rôle de soutien. Ce rôle est généralement considéré comme étant typiquement féminin, alors qu’un personnage qui a un physique masculin ou viril est souvent offensif, il prend les devants et attaque. En plus de cette place spécifique qu’on m’attitrait, j’avais souvent droit à des commentaires désobligeants en vocal ou dans le chat de la part de personnes qui avaient remarqué mon pseudo féminin. On me disait, par exemple, que je pouvais retourner à la cuisine et que je n’avais rien à faire sur un jeu vidéo.  

J’ai aussi vécu du racisme de la part de personnes avec lesquelles je jouais régulièrement qui ne connaissaient pas mon visage. J’ai eu plusieurs fois la même remarque au moment où on échangeait nos profils Facebook, quand on commençait à mieux se connaître : « Tu ne ressembles pas à ce que j’avais imaginé. Ta voix est trop douce pour que tu sois noire. » Elles/ils étaient surpris·es de ne pas avoir remarqué que j’étais noire. J’aurais dû avoir une voix un peu agressive ou des comportements différents selon leurs préjugés.  

Les discriminations prennent aussi place sur Twitch. Je me suis rendu compte que les comportements étaient les mêmes que ceux que j’avais pu rencontrer quand je jouais en ligne. Cela se traduit par des commentaires sexistes et racistes. Certaines personnes ne supportent pas qu’une personne noire soit sur Twitch. Un jour, quelqu’un m’a écrit : « va faire du mafé », ce qui me renvoie au fait que je sois une femme et cela suppose je sois d’origine africaine et que je cuisine du mafé. C’est un commentaire qui m’a beaucoup marquée et qui met en avant l’intersection entre les discriminations. Il y a également des choses bien plus virulentes comme : « Va mourir », « On n’aime pas les noir·es ».

 Les membres d’Afrogameuses ont-elles vécu des expériences similaires ?  

Oui, les membres d’Afrogameuses sont victimes des mêmes comportements. Elles me partagent quotidiennement des captures d’écran des messages insultants qu’elles reçoivent. Lorsque j’ai créé Afrogameuses, je suis partie de mon expérience et je me suis rendue compte que je n’étais pas la seule, c’est ce qui m’a motivée à fonder l’association. J’ai réalisé que nous étions vraiment nombreuses à être passionnées de jeux vidéo mais que, malheureusement, nous partagions aussi des discriminations similaires. Cette haine que nous vivons nous a aussi rassemblées.  

Quelles solutions Afrogameuses propose-t-elle pour lutter contre le cyberharcèlement ?  

Une forme d’entraide se met en place sur Twitch. À chaque fois qu’une streameuse d’Afrogameuses commence son stream, il y a des personnes de l’association qui sont là pour modérer ou simplement pour être présentes. Lorsqu’il y a un raid raciste ou sexiste, on essaye aussi de venir en masse sur la chaîne pour soutenir la streameuse et être à l’écoute. On ne peut pas leur dire de passer outre, parce que c’est grave ce qui leur arrive, mais on les comprend et c’est la première étape : on comprend parce qu’on l’a aussi vécu.  

On est également en train de mettre en place un projet, The Watch, qui a été initié par l’association anglaise Melanin gamers. The Watch a pour but de dénoncer le racisme dans le jeu vidéo. On souhaite rejoindre ce projet car nous avons les mêmes objectifs et nous voulons partager les preuves de racisme qu’on a recueilli au fil du temps. Le but est de sensibiliser aux comportements discriminants à l’encontre des joueuses et des streameuses.  

Pour ce qui est de leur protection plus formelle, c’est délicat parce qu’il n’y a pas de procédure claire, notamment sur Twitch. Tout ce qu’on peut faire aujourd’hui c’est bannir, signaler et supprimer les messages. Mais nous sommes aussi en contact avec Twitch, nous avons fait remonter les informations et nous nous attendons à ce qu’elles/ils fassent plus au niveau de la modération. Twitch met des choses en place mais pour l’instant les résultats ne sont pas vraiment visibles, même si cela progresse.
Dans la même idée, on relaie aussi un guide anti-cyberharcèlement, créé par l’association Women in Games, qui est disponible sur leur site. Ce guide rappelle les règles juridiques liées au cyberharcèlement et la manière dont il impacte les femmes. Il propose aussi des moyens de se protéger mais la responsabilité repose beaucoup sur les victimes et pas assez sur les personnes qui cyberharcèlent. Pour moi, c’est là qu’il faut changer les choses. Il y a une responsabilité qui ne devrait pas être celle de la victime mais celle des personnes qui harcèlent et des plateformes qui ne modèrent pas assez. Le guide anti-cyberharcèlement de Women in Games dit aux personnes de signaler, bannir etc., parfois de reporter sur la plateforme Chorus qui permet de signaler ce type de comportements, mais il faut aller plus loin. 

Les joueuses se font parfois harceler par messages, elles sont hypersexualisées ou dénigrées. Il arrive que le cyberharcèlement dépasse le cadre d’internet. Certaines joueuses ou streameuses se font suivre dans la rue par des personnes qu’elles ont rencontré en jeu ou sur Twitch. Beaucoup de personnes vont porter plainte mais les plaintes ne sont pas recevables car les autorités n’ont pas assez d’informations ou ne prennent pas ces plaintes au sérieux. Il faut donc que tout cela soit davantage encadrer, que les procédures et protocoles soient plus clairs, pour protéger les victimes et leur enlever le poids de la responsabilité. Le cyberharcèlement a des conséquences sur la santé mentale, sur la manière dont on évolue au sein de la communauté vidéoludique.

 Propos recueillis par Emilie Gain 50-50 Magazine 

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